Les épargnés

« Si on décide d’épargner un livre, c’est parce que parfois on se prend au sérieux »

Régis Portal

L’O de Prose

Christophe Carlier a quelques qualités mais aussi de nombreux défauts.
Ces défauts, dont nous allons essayer de faire le tri et qui, dans certains milieux, pourraient passer pour des qualités, sont rédhibitoires dans la sphère littéraire.
Ce monsieur est donc en vrac trop discret, peu sûr de son talent, trop modeste, toujours affable, incapable d’étaler son érudition qui est pourtant réelle, mais surtout, ce qui fait de Christophe Carlier un écrivain dont il faut se méfier, c’est qu’il est très sympathique, beaucoup trop, tellement trop que ça en devient gênant. Mettez-vous donc à la place de ses interlocuteurs : être en face d’un homme qui vous écoute vraiment quand vous parlez alors que sa réponse sera plus intelligente que votre question, on ne vous le fait pas dire, c’est très perturbant ; si perturbant que l’on peut être amené à se demander si ce monsieur vous a vraiment écouté tant il vous a regardé.
Précisons, pour conclure cette introduction, que nous aurions pu intituler : « Portrait d’un écrivain tellement discret qu’on n’oublie qu’il a déjà écrit 14 livres et qu’il a reçu le prix du premier roman pour L’Assassin à la porte verte » (mais le titre aurait été peu long), qu’il a également reçu le prix du métro Goncourt, le prix des espaces culturels Édouard Leclerc-TV 7 jours et le prix des lecteurs de Notre Temps mais ce serait faire trop d’honneur à sa modestie insupportable.

Pour en terminer avec ce sinistre individu, tellement capable d’être tellement avenant que c’en est louche, permettons-nous d’évoquer ses multiples expériences intellectuelles, son travail pour le dictionnaire de l’Académie française, ou son opus réjouissant sur le dessinateur Sempé, qui sont bien les preuves de l’arrogance de son humilité puisqu’il en parle si rarement lorsqu’un journaliste veut savoir qui il est vraiment.

Maintenant que le portrait de cet écrivain trop poli pour se faire remarquer est fait, passons à l’analyse des premières pages de son dernier roman : L’eau de rose (Phébus – 2019).

Ce livre nous raconte l’histoire de Sigrid, une romancière dont la spécialité est la production de roman à « l’eau de rose », qui, lors d’un séjour dans un palace en Grèce, va rencontrer, ou retrouver, une jeune femme à « l’élégance théâtrale ». Mais puisque monsieur Carlier, en plus d’être bien élevé, aime compliquer les choses simples, il cadence l’histoire vécue par Sigrid de bribes du roman qu’elle écrit. On a la nette impression que cet entremêlement narratif n’est pas là pour éclairer le lecteur au sujet des intentions de nos deux jeunes femmes mais plutôt que l’auteur cherche à dissimuler une vérité, celle de la réalité. On vous l’a dit, Christophe Carlier est un vaurien qui cherche rien qu’à nous mener en bateau avec ses manières de « gentleman writer ».

« Quand midi s’approchait, s’élevaient dans l’air chaud des notes nobles et opulentes, aussi rondes que des perles, aussi légères que des bulles de savon »

Il en est des livres comme de leurs auteurs, il suffit de s’intéresser à quelques phrases pour comprendre de quoi est fait celui ou celle qui ose exposer en public la production de son art. Mais pour accéder à la part intime de l’artiste, il faut savoir adapter sa manière d’appréhender son oeuvre. Nous vous conseillons donc de lire avec discrétion ce livre élégant, de ne pas l’interrompre, de lui donner le temps de vous diffuser son parfum, de jeter un regard poli aux aventures de Sigrid et Gertrude, de ne pas les déranger, d’agir comme les clients de la villa Manolis, c’est-à-dire avec discrétion. Ne tournez pas brutalement les pages de cet ouvrage qui diffuse des sensations aussi fragiles que des bulles de savon car L’eau de rose vous apprendra qu’un livre ne se lit pas seulement, qu’il se contemple ; pensez-y quand vous serez en présence d’un être cher, ne faites pas seulement semblant de l’écouter pour lui faire plaisir, regardez-le.

Nota Bene : Signalons que les éditions Phébus ont régulièrement le souci de proposer un bel objet aux lecteurs ; la couverture de L’eau de rose est à l’image de son contenu : raffinée. 


Critique à télécharger…