Les épargnés

Non ! On n’est pas un lâche quand on abandonne un mauvais roman dès la première page, c’est se donner une chance de rester en vie pour en lire de meilleurs…

Général Portal

Même pas mal…

La douleur est une invention de l’homme, rien de sacré ne s’y rattache, aucune transcendance n’est à espérer ; et c’est ce que nous confirme ce livre qui ne manque que d’un peu de génie, et d’imagination, pour être « plus » que le simple témoignage d’un malade.

Si Max Blecher réussit à nous émouvoir, à son propre sujet, alors que peut-être il ne le souhaitait pas (Emmanuel n’a jamais le « beau rôle » dans Coeurs cicatrisés) ; il ne réussit finalement pas à nous inquiéter, c’est-à-dire à nous provoquer. La description des tentatives désespérées de cet homme « encloisonné » dans son carcan de plâtre, déformé par la maladie et contraint de vivre allongé dans un lit ou dans une charrette, pour faire l’amour à Solange est émouvante, mais on aurait préféré moins de précisions et plus de vice, car pourquoi faire de cet homme un être banalement en quête de réconfort sexuel* ? N’y aurait-il pas derrière ce désir convenu une perversité moins facile à exprimer : celle d’imposer à l’autre son abjection, c’est-à-dire son ultime degré de dégradation ? 

Insistons sur ce point. Ne faut-il pas être un « sacré pervers » pour affirmer, en cherchant à nous émouvoir, que le bonheur sur terre passe par le désir, et que pour atténuer ses douleurs rien ne vaut les caresses ? Alors que l’on est parfaitement conscient que l’on est ni « désirable » et de surcroît peu habile à caresser avec efficacité… Si c’est le cas, il est dommage que Max Blecher n’ait pas osé nous révéler sa vraie nature à travers une prose plus « instinctive » ; c’est à dire moins médicale…

Car si le propos de ce livre était de nous expliquer que tout le monde a droit à sa part de jouissance, et surtout « les déformés » qui meurent à 28 ans, alors le projet littéraire était peu ambitieux, surtout si on le compare à l’ampleur de la tragédie évoquée dans Coeurs cicatrisés.

«  Une masse de chair et d’os maintenue par la rigidité d’un profil »

Nous avons relu ce livre plusieurs fois pour comprendre à quel moment « ça » a coincé, et nous avons enfin compris…

Le problème est le suivant : Max Blecher est finalement trop sympathique et malheureusement on ne fait pas de grands livres avec de bons sentiments.

Le seul défaut de ce livre, donc, pas si mal écrit, et traduit avec efficacité par Gabrielle Danoux, est finalement d’avoir fait d’une caresse un moment tragique alors que bien sûr le tragique n’est qu’une invention de l’homme ; et que pour faire d’une simple caresse un geste lubrique, seul un vrai salopard y serait parvenu…

* Selon nous, Emmanuel n’est pas amoureux de Solange mais peut-être qu’on se trompe. 

RiP.


L’absence n’a jamais tort.

Ce livre n’est pas une œuvre de fiction et pourtant il évoque la personnalité d’un homme qui a fait de sa vie un roman d’apprentissage, une tragédie romantique, et pour finir un polar.

Contrairement à ce qui est mentionné sur la couverture ce n’est pas Gérard Lebovici – « grand manitou » du cinéma français des années 80 – qui a écrit Tout sur le personnage ; mais ceux qui l’ont injurié par voie postale qui ont fourni à leurs dépens son contenu.

« Ce livre sera consacré à la honte de mes détracteurs »

Tout sur le personnage est une carte au trésor que vous auriez trouvée déchirée et qui donc ne peut intéresser que ceux qui ont de l’imagination ; en tous les cas suffisamment de personnalité pour ne pas se laisser berner par le premier romancier venu. Car c’est un fait que le destin de G. Lebovici confirme : quand on entretient le mystère on fait de la réalité une énigme et de l’énigme une vérité plus passionnante qu’une banale fiction. Le plus compliqué reste à l’écrire, ce roman d’une vie, certains s’y sont essayé (Jean-Luc Douin), un autre en avait la légitimité (Guy Debord) mais finalement rien de transcendant ne fut inventé ; à part ce livre posthume.

Les proches de Gérard Lebovici, sa famille, ses collaborateurs, ses amis, les artistes qu’il représentait ou qu’il produisait, la police, disent ne pas savoir pourquoi on l’a assassiné mais tous sont unanimes pour reconnaître que le fondateur d’Artmedia était un homme secret, pudique, qui ne parlait jamais de lui, qui compartimentait ses émotions et son urbanité en fonction des gens, qui était fasciné par les enjeux et les conséquences de la révolution alors qu’il vivait professionnellement de « l’autre côté », qu’il était le mécène de Guy Debord grâce à l’argent de la société du spectacle (…), qu’il ne possédait aucune fortune mais côtoyait ceux qui appréciaient d’exposer la leur, et surtout qu’il n’appréciait pas les parkings souterrains, qu’il les évitait, les considérant aptes à vous emmurer vivant ; lui qui avait pu survivre à une rafle, caché dans un abri construit dans par sa mère, pendant que celle-ci était envoyée dans un camp de concentration duquel elle ne reviendra pas.

Le projet de ce livre, ce qu’il était censé viser, et surtout incarner, a été retrouvé griffonné rapidement sur une feuille de bloc-notes, car G. Lebovici avait besoin de laisser des notes comme le petit Poucet des cailloux ; sûrement pas pour qu’on le suive mais bien sûr pour qu’on le retrouve. Il suffit de connaître le passé de cet homme pour comprendre que son goût du secret était avant tout un désir d’être débusqué mais qui se serait permis d’imaginer l’agent d’artistes le plus puissant de France dans l’attente d’une main tendue ? C’est comme ce morceau de papier écrit quelques heures avant sa mort et retrouvé dans la poche de son imperméable qui indiquait un prénom, une rue, et une heure de rendez-vous ; car pour être très précis, il faut dire que Lebovici est mort assassiné dans un parking souterrain.

Dans la seconde partie du livre, des articles de presse parus après sa mort tentent avec perplexité, et sans succès, de comprendre « le personnage » tout en cherchant à expliquer « qui » aurait pu avoir intérêt à placer quatre balles de révolver dans sa nuque.

Il y aurait donc tous les ingrédients d’une bonne histoire malheureusement Tout sur le personnage ne fournit aucune explication aux énigmes posées, ni aucun coupable… Ce livre n’est même pas écrit, même si quelques lettres sont brillamment rédigées, alors pourquoi s’intéresser à ce petit bouquin rapidement finalisé par Floriana Lebovici après la mort de son mari ? Parce qu’il propose mieux qu’une fin digne d’un bon polar, et qu’il vous fait réfléchir au sujet de votre propre mystère ; non pas celui que vous entretenez, ni celui dont vous souhaiteriez être paré, mais celui que les autres inventent pour vous.

En votre absence.

RiP.


Mourir de pire.

Milan Kundera a écrit La fête de l’insignifiance à l’âge de 85 ans ce qui confirme bien que si la valeur n’attend pas le nombre des années, le génie, lui, les cumule.

Pour rappel, Kundera c’est cet homme venu d’un autre pays que le nôtre – un peu comme Bernard Werber, mais lui c’est d’une autre planète – et qui a toujours écrit autour ou sur la frivolité des choses, qu’elles soient matérielles ou philosophiques.

François Busnel (le monsieur propre de La grande librairie

qui est toujours bien rangée, jamais en désordre, et devant laquelle on s’endort) a bien tenté d’expliquer cela dans un article paru

dans L’Express mais il n’y est pas arrivé.

« Plane sur ce texte, impeccablement construit, le sourire de l’écrivain »

… Alors que bien sûr Kundera n’a aucune envie de sourire, mais de pleurer de rire… Qu’un artiste n’est pas un maçon, ni un constructeur… Et que celui qui plane c’est Busnel.

« à proximité des grandes dames en marbre… »

Ce livre est le guide parfait à conseiller aux lecteurs qui pensent que Bernard Werber, ou Guillaume Musso, ou Virginie Grimaldi, ou Grégoire Delacourt, n’ayons pas peur des maux, sont des écrivains car il contient les deux mamelles de la preuve littéraire – qui sont pour rappel : l’histoire et le style, ou quoi dire et comment le dire – au téton desquelles il fera toujours bon se nourrir spirituellement.

C’est à travers l’évocation d’une histoire pourtant banale (ce qui prouve que la mamelle du style reste la plus importante) – celle de Staline qui aurait tué, au cours d’une partie de chasse, 24 perdrix – et d’une discussion entre caciques du parti communiste, dans une pissotière, que Kundera démontre une fois de plus que c’est l’humour et l’insignifiant qui auraient pu sauver le monde mais que puisque la dérision conduit à l’anarchie et l’insignifiance à s’intéresser à la réalité de la condition humaine il restera éternellement « préférable » de se prendre au sérieux et de se croire immortel.

RiP.

Les anciens épargnés