L’anomalie du prix Goncourt

Le prix Goncourt de la première phrase a été attribué à L’anomalie (Gallimard 2020) d’Hervé le Tellier pour une sentence magistrale qui va sûrement donner envie aux pires écrivains du territoire national, et d’ailleurs, n’ayons pas peur des mots, de se mettre à écrire en se disant :

« Si une phrase pareille a eu le Goncourt, pourquoi pas moi ? »

Avant de vous dévoiler ce que les membres de l’Académie Goncourt ont qualifié de « il y avait longtemps qu’on n’avait pas lu une phrase de cette puissance émotionnelle et stylistique » nous conseillons aux parents qui rencontrent des difficultés à élever leurs jeunes enfants, notamment ceux qui se mettent à genoux devant leur progéniture pour leur supplier de lire un livre, et parfois en ces termes : «  Allez ! Merde ! Putain ! Rien qu’une page tous les soirs, c’est rien ! Tu sais ce qu’on m’a fait manger, à moi ? La Princesse de Clèves ! 500 pages sur une gonzesse qui veut et qui veut plus ! Alors ! Tu veux bien ? Hein ? Une page par jour, que le recto… S’il te plaît, pour que je me dise que tous les livres que j’ai achetés depuis 30 ans pourront servir encore… » ; de ne surtout pas leur faire lire ce qui va suivre car ils risquent de perdre définitivement toute leur crédibilité de grandes personnes donneuses de leçons.

Bien… Vous êtes prêts ?

Alors voici la fameuse phrase récompensée par le prix Goncourt de la première phrase…

« Tuer quelqu’un, ça compte pour rien » 

Voilà, voilà.

Un fils à la patte

Le prix Renaudot 2020 a été attribué à Marie-Hélène Lafon pour son livre passionnant sur les métiers du tissage. Cet essai historique au titre évocateur Histoire du fil est édité chez Buchet-Chastel ce qui constitue une information à prendre au premier degré.

Nous sommes heureux de constater que Marie-Hélène Lafon innove enfin avec cette histoire passionnante du fil à travers les âges, qui n’est donc pas un énième roman sur le mutisme des paysans, leurs mains calleuses, le bruit des bûches qui crépitent dans l’âtre des vieilles maisons mal chauffées, et des champs dans la brume. Bravo à elle et vivement son prochain traité écologique dont le titre est tout trouvé : Histoire de la mer.

Au nord, y avait les corps ronds

C’est jamais facile de se dire qu’on va pilonner le livre d’un brave type. Pourtant tout avait bien commencé. Nous avions commencé à lire avec sérieux les premières lignes de Ce qu’il faut de nuit (La manufacture des livres – 2020), nous avions très vite compris que ce roman était à la littérature ce que Les pieds Nickelés sont au grand banditisme (ou Pierre Bachelet à la musique classique) mais ensuite, et malgré toute notre expérience, nous avons commis la boulette. Nous avons confirmé cette pensée du grand Salomon Hezerstein (ce type n’existe mais nous avons besoin d’une citation pour étayer notre propos, alors pour gagner du temps nous allons en inventer une).

Alors bon, comme disait Salomon Hezerstein, ce grand penseur qui devrait être enseigné dès la maternelle tellement il racontait si bien les histoires drôles :

« Éprouver de la pitié, c’est mépriser sans la haine… »  

… ou pour dire les choses plus simplement, admettons que nous avons commis l’irréparable, surtout quand on ne doit pas se poser de questions au moment de détruire la cible qu’on s’est donnée. Pourquoi vous le cacher plus longtemps, nous n’en sommes pas fiers mais les faits sont là : nous avons commis une erreur de débutant ; nous avons bêtement regardé la photo de Laurent Petitmangin.

On sait, on n’aurait pas dû, mais on parle tellement de son livre dans les médias qu’immanquablement nous sommes tombés sur lui ; un peu comme si on nous avait demandé de traverser un champ de mines en jouant à la marelle.

Nous avons d’abord pensé qu’il s’agissait du visage de Pierre Bachelet, juste avant ou juste après avoir pensé à composer Les Corons 2, mais parce que Pierre Bachelet est mort, on a bien été obligé d’admettre que non ; que ce visage si gentil, ce sourire si pertinent, cette humilité, cette sobriété, ce regard mélancolique, n’appartenaient pas à Pierre Bachelet mais au lauréat du prix Fémina des lycéens (ce qui prouve bien que notre jeunesse a encore quelques rebelles dans ses rangs…).

Comment vouliez-vous qu’après ça nous puissions pilonner son livre ?

Alors bon, «  Et ces premières pages ? », vont nous demander les plus vicieux qui ont déjà compris que si Petitmangin avait été doté par la nature d’un visage moins sympathique il y a longtemps que son livre aurait été pilonné ; eh bien pas grand chose. Sinon quoi ? Vous dire que ce tout petit livre, si fragile, si plein de rien, avec toutes ces petites phrases qui s’enchaînent comme des petits pétards mouillés, ne mérite pas notre mépris mais notre bienveillance, voilà. Nous pensons même que c’est une première dans le métier de critique littéraire : on ne va rien dire sur un livre parce que son auteur à une tête de brave type. On ne peut pas mieux exprimer le sentiment qui nous étreint (tiens, voilà qu’on se met à écrire comme G. Musso).

Maintenant, si vous voulez un vrai conseil, si jamais vous vous demandez si c’est possible qu’un gamin élevé selon des valeurs dites de gauche, par un père cheminot et encarté là où il faut, peut devenir un jour un militant d’extrême droite ; alors lisez plutôt la biographie de François Mitterrand qui lui a fait le chemin inverse.

Le complexe du Kangoo roux…

Le problème avec Philippe Besson, c’est que l’on a trop tendance à le confondre (patronymiquement s’entend) avec son presque homonyme Patrick Besson. Pour ne plus se méprendre, on peut par exemple appliquer ce « truc » mnémotechnique suivant (les incultes qui lisent Bernard Werber étant persuadés qu’on dit mémotechnique) : en 2015, Emilie Frèche écrivit un roman « à clé » dans lequel elle osait affirmer que Benoît Parent (initiales inversées de Patrick Besson) était doté d’un membre ridicule, et que dans le même temps l’ADEQSE (l’Association des écrivains qui savent écrire) se refusait de croire qu’une carte de membre au nom de Philippe Besson ait pu exister alors que ce dernier affirmait pourtant l’avoir payée avec les droits d’auteur de son livre Arrête avec tes mensonges (Julliard 2017).

Parfait, maintenant que vous ne confondrez plus entre Patrick et Philippe attaquons nous au dernier roman de Philippe, Le dernier enfant, que nous appellerons Fifi par respect pour la littérature.

Comme d’habitude, vous allez vite comprendre tout l’intérêt de nous faire confiance car si vous nous croyez sur parole, à savoir que tout ce que l’on va vous révéler est contenu dans la 1ère page du roman, vous allez pouvoir vous concentrer sur autre chose qu’à perdre votre temps, et le consacrer à de vrais livres.

Vous démontrer que Fifi est à la littérature ce qu’un bouquet de violette est à une guerre atomique ne sera pas difficile puisque tout commence dès le prologue, au cours duquel notre écrivain cherche en quelques phrases à nous démontrer que le conflit familial est latent. Il prend pour point de départ le refus des parents de « confier le volant » de la Kangoo du magasin à leur fils, qui a pourtant obtenu brillamment son permis de conduire, alors que bien sûr ce jeune-homme se fiche bien qu’on le lui confie ou pas, le volant, lui ce qu’il veut c’est la voiture…
Mais cette évidence semble échapper à Fifi.

Alors bien sûr, quand on désire à ce point la Kangoo de papa, ce n’est pas pour aller frimer devant un bar à la mode, non ; dans le cas présent, c’est pour l’aider à transporter des cartons.
Et vous savez pourquoi ?
On va vous le dire. Enfin, pour être plus précis, on va vous révéler ce qui est écrit dans le livre (cela se passe à la ligne 8 du prologue) et si après ce qu’on va vous dire vous décidez malgré tout de continuer de lire ce livre on peut vous conseiller sans risque le club privé Le Macumba, de Brive la Gaillarde, qui est très réputé pour organiser des soirées sado-maso.
Alors, revenons à cette histoire de cartons à transporter, et la raison qui pousse le fils à demander la Kangoo du magasin. On n’invente rien, c’est écrit tel quel : « Quatre étages sans ascenseur, il ne se rendait pas compte. » Nous avons pourtant lu le carnet d’entretien de la Renault Kangoo de Gilbert, un copain garagiste, mais à aucun moment il n’est fait mention de cette caractéristique technique ; alors mettons cela sur le compte du pouvoir de la fiction.

Pour clore ce prologue, à la tension dramatique aussi forte qu’un discours de crise prononcé par Jean Castex (cette allusion est à prendre au sérieux puisque l’auteur de ce pamphlet anti Kangoo est un intime d’E. Macron), et bien faire comprendre aux lecteurs que Shakespeare n’a pas le monopole du drame familial, notre écrivain (ne riez pas) a choisi cette phrase :

« C’est de cette manière que le drame s’est joué »

Oui, vous avez bien lu. Le drame s’est joué à cause d’un volant de Kangoo que des parents ne veulent pas confier pour porter des cartons sans ascenseur (ce n’est pas moi qui suis confus, c’est Fifi).

Vous pensez qu’arrêter de lire un livre à l’issue du prologue est exagéré ? Soit, alors continuons… Il aurait d’ailleurs été dommage de ne pas lire le 1er chapitre puisque c’est ainsi que nous avons eu la confirmation que Fifi avait un complexe (pas celui du Kangoo roux, grands enfants que vous êtes, toujours à sauter sur le 1er jeu de mots qui se présente…) ; non, le complexe dont on a identifié la présence dans la psychologie de Philippe Besson, est celui du type qui écrit, qui est payé pour ça, qui est invité à la télé pour ça, mais qui aimerait bien qu’on n’oublie pas qu’il est de la même trempe que les génies de la littérature.
Explications :
Lors du prologue, et par bonté d’âme, nous n’avons pas osé comparer l’incipit du Voyage au bout de la nuit de Céline : « Ça a débuté comme ça » avec celui du roman de Fifi : « C’était convenu comme ça » On s’est dit que ce ne serait pas gentil de le soupçonner de pompage déguisé, mais quand on lit les premières lignes du 1er chapitre, le doute n’est plus permis : Fifi est complexé mais il a décidé de se soigner.
Dès les premières lignes du 1er chapitre, il tente de refaire le coup du grand Marcel avec sa madeleine, sauf que lui, Philippe Besson, il choisit les tartines grillées…

« C’est moins bon quand c’est grillé depuis trop longtemps, ça durcit, ça devient sec, on perd tout le plaisir de la mie chaude, moelleuse »

L’intérêt de cette tentative désespérée sera de vous donner envie de relire le chef d’œuvre de Marcel Proust même si nous conseillons aux lecteurs amateurs de Philippe Besson d’y aller doucement pour ne pas provoquer une faille spatio-temporelle (un peu comme celle que peuvent provoquer les fanatiques de Didier Barbelivien quand ils récitent à leur partenaire de vie privée un vers de son cru : « Laisse-toi prendre comme une étoile de mer sur une plage en hiver »)

Mais revenons, pour conclure, au livre de Fifi, car, si les quelques lignes qui suivent le pastiche des madeleines de Proust décrivent comment la mère installe la table du petit déjeuner, une phrase risque de vous sortir de votre léthargie.
Cette phrase la voici :

« En général il tond le dimanche »

Et si cette phrase arrive à point nommé, c’est peut-être parce qu’elle va vous rappeler ce que l’on dit d’un roman qu’il vaut mieux lire dans son lit : qu’il est rasoir.

RiP

De grâce…

Nous avions souhaité épargner le lauréat du Prix de Flore 2020 – ce qui aurait d’ailleurs dû nous faire réfléchir – mais finalement on regrette ; et ce n’est pas parce que Thibault de Montaigu a écrit sur l’art de la masturbation, et donc sur sa propre expérience issue d’une pratique semble t-il assidue, que son nouveau livre mérite qu’on se caresse en le lisant. Non. C’est le sujet proposé dans la 4ème de couverture qui nous a paru intéressant à traiter, littérairement s’entend. C’est donc avec curiosité que nous avons commencé notre lecture, tout en espérant que la propension de Thibault de Montaigu à se faire passer pour un dépravé (le fameux cocktail sexe, drogue et Didier Barbelivien) soit moins évidente dans cet opus que dans les précédents de ce jeune-homme de vachement bonne famille.

Le sujet de La Grâce est le suivant : comment, et si peu pourquoi, un jeune-homme complètement obsédé par son nombril et ce qu’il y a dessous, l’esprit entièrement accaparé par l’enquête qu’il mène sur un meurtrier supposé et disparu notoire (en l’occurence le fameux Dupont de Ligonnes, fervent catholique au demeurant) peut-il se retrouver pris dans le tourbillon de LA révélation, au sein même d’un monastère, alors que franchement, à peine guéri d’une dépression, « ça aurait été sympa de me laisser un peu peinard ». L’autre idée du livre, une fois le cas Dupont de Ligonnes expédié dès les premières pages (il faut admettre qu’on ne voit pas trop ce que l’inspecteur Montaigu aurait pu trouver de plus que des enquêteurs plus chevronnés), c’est d’évoquer la vie de l’oncle de l’auteur qui (lui aussi ! Bon sang ! Vous vous rendez compte ?) a été touché par la grâce après une vie dissolue et surtout en faisant pipi sur le bord d’une route comme quoi, comme aurait pu dire le Professeur Choron : « la Foi, c’est plus ce que c’était, et même que c’était mieux avant… »

Bien sûr, pour qu’un tel livre fonctionne, il faut déjà jouer le jeu. C’est-à-dire ne pas dès le départ considérer que Dieu n’existe pas et que les salariés de la religion, en l’occurence dans le livre les catholiques, sont les rois du marketing puisqu’ils ont réussi à vendre un produit qu’ils ne livreront jamais. Non. Il faut pour les septiques, c’est-à-dire les personnes de mauvaise foi, un minimum d’empathie à l’égard de ceux qui baissent les yeux en direction du sol parce qu’ils pensent que du ciel on les regarde de haut.

Alors évidemment, peut-être, et même sûrement, que nous aurions dû rester fidèle à notre principe, celui qui consiste à arrêter de lire au delà de la première page un livre qui, dès la première page, nous informe qu’il a été écrit le coude à la portière. Avec Thibault de Montaigu il suffit d’attendre d’ailleurs la sixième ligne pour commencer à douter de l’intérêt de le lire : « … aux fauteuils toussotant de poussière… » ; tout en sachant que la poésie n’est pas sa seule compétence puisqu’il suffit de patienter jusqu’à la ligne 24 pour qu’il fasse étalage de toute sa culture et de sa créativité à travers ce si fameux cliché, pour lequel Guillaume Musso a pourtant exigé que dorénavant, en tant que premier producteur européen du cliché éculé, il soit rémunéré en droits d’auteur : «  …était comme un poisson dans l’eau… » Mais non. Nous n’avons pas abandonné. Nous avons insisté. Nous étions décidés à épargner ce livre alors nous nous sommes raccrochés à notre curiosité initiale. Et puis surtout nous voulions obtenir la réponse à notre question, nous avions payé pour ça : Comment Thibault de Montaigu va t-il nous décrire cet instant qui fait d’un septique un croyant, et comment cela se ressent intimement ?

On n’a pas été déçus…

Si le sujet est passionnant c’est notamment parce que deux personnages illustres sont déjà « passés là » ; qu’ils sont les « preuves vivantes » que la grâce, ou la foi, ou la révélation, ça peut tomber sur un coin du crâne comme ça et sans prévenir. Le premier, c’est Paul de Tarse, ou Saint Paul pour les intimes de la Bible, qui est tombé de cheval sur la route de Damas et qui après quelques jours d’aveuglement, alors que jusque-là c’était un sale type qui persécutait les disciples de Jésus, s’est proclamé apôtre du fils de Dieu. Le deuxième, c’est Paul Claudel qui s’est considéré « choisi » par Dieu près d’un pilier de Notre Dame ce qui ne l’a pas empêché de laisser sa sœur Camille mourir seule dans un asile et d’abandonner sa dépouille dans une fosse commune pendant que sur le granit de son propre tombeau il faisait graver : Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel… ; selon l’adage plus populaire que chrétien que toute charité bien ordonnée commence par soi-même.

Sachez que le fameux instant de grâce vécu par l’auteur, qui donne quand même son titre à son témoignage, représente seulement quelques lignes dans le livre, et la raison en est simple : c’était le plus compliqué à écrire. Alors n’en voulons pas à Thibault de Montaigu de préférer nous raconter des moments très précis de la vie sexuelle de son oncle que de passer du temps à nous évoquer son propre moment de grâce, on le comprend, c’est plus facile de traiter le sujet qui concerne une « putain de tantouze », d’un obsédé « qui lève des inconnus dans les jardins publics », que celui de comment Dieu vous a pénétré.

Voici d’ailleurs en quelques phrases ce qu’a ressenti Thibault de Montaigu au moment d’être choisi par Dieu, vous verrez, ça donne surtout envie de croire au Père Noël… Pour info, les citations issues du livre du futur évêque de Montaigu sont en bleues comme le ciel.

« Mon corps perdait ses contours… Même le sol sous mes pieds semblait s’être effacé… »

Notre avis : il est intéressant de noter que si Thibault de Montaigu a donc vécu ce moment unique de la disparition non pas de son corps mais de sa périphérie, cette perte ne concerne pas ses pieds.

« Alors j’ai senti en moi un point… »

Notre avis : au point où il en est tout est effectivement possible. Mais cet indice est important, car si dans la journée vous ressentez quelque part en vous l’apparition d’un point dites vous que c’est peut-être Dieu qui cherche à vous dire quelque chose.

«  Dieu était là, à l’intérieur de moi… »

Notre avis : ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, a dit Boileau, alors pourquoi chercher à compliquer la littérature, à convoquer de grandes phrases pour évoquer un constat finalement assez facile à décrire ? Dieu est à l’intérieur de Thibault de Montaigu, un point c’est tout, ne cherchez pas plus loin puisque c’est écrit dans son livre. Il suffit pour cela d’admettre que pour jouer du violon, il faut savoir, mais que pour écrire un roman, c’est pas utile.

« Je me sentais littéralement déchiré de joie… »

Notre avis : Thibault de Montaigu précise « littéralement » ce qui signifie selon le Larousse : « à la lettre, dans un sens strict ». Donc, et puisque toujours selon le Larousse, le verbe Déchirer est ainsi défini (quand il ne concerne pas un morceau de papier) : « Blesser superficiellement une partie du corps en arrachant un peu de peau » on pose une question à l’auteur : « Mais comment tu peux être déchiré de joie puisque tu n’as plus de contours ? » Nous entendons déjà le chef du syndicat des auteurs un peu nuls me répliquer qu’il faut comprendre que tout ceci est symbolique, que c’est l’âme de Thibault de Montaigu qui se déchire, mais ça nous obligerait à définir ce qu’est justement « l’âme » et puisque selon le philosophe de Montaigu une machine à laver en est dotée (c’est ce qu’il écrit dans son livre, on n’invente pas : « La machine à laver a rendu l’âme ») ; nous préférons ne pas passer pour des incultes.

Alors, nous demanderez-vous, pourquoi après tout cela continuer de persister à épargner ce livre ? Par crainte d’être envoyé en enfer ? Pas du tout. Ce que nous considérons respectable dans le projet littéraire (ne riez pas c’est un péché) de Thibault de Montaigu c’est d’avoir poussé le vice, ou plutôt la conviction, de proposer à ses lecteurs de tester leur foi à chaque page, en l’occurence en s’inspirant de ce précepte chrétien imparable : Si on te gifle il ne faut pas répliquer mais tendre l’autre joue ; et avec Thibault de Montaigu, ce ne sont pas moins de 368 gifles que vous recevrez (mais rassurez-vous, en version poche il y aura moins de pages).

Patauger dans la rivière

Il faut imaginer la scène, elle doit se passer dans un bureau de Saint-Germain, tous les employés ont été conviés à prendre une journée de repos, il faut que personne n’écoute aux portes, l’heure est grave, l’ordre du jour a été rédigé par un jeune stagiaire, en quelques mots il est dit : « Trouver un terme qui fasse intelligent pour arrêter qu’on critique les écrivains qui parlent que d’œufs ». Evidemment que le jeune stagiaire aurait dû écrire « d’eux » mais comment à 22 ans, quand on a mis la littérature plus haut que la « bandes-dessinées » et Hara-Kiri, imaginer qu’il existe encore des écrivains qui n’ont pour seul sujet de conversation : leur nombril.
Alors bon, revenons à cette réunion et saluons celui qui a proposé le terme d’« auto-fiction » et regrettons que Gilbert, qui a toujours le mot pour rire pourtant, n’ait pas osé proposer « autophilie du stylo » ou « onanisme du clavier ».
Vous l’aurez compris, quand un écrivain considère que c’est dans son nombril que tous les théorèmes de l’univers sont regroupés, on parle d’« auto-fiction » et non pas de satisfaction de soi ou d’égo démesuré.
Alors bien sûr, j’entends déjà les défenseurs de certains écrivains, prenons par exemple au hasard Bernard Werber, affirmer qu’il ne fait pas dans l’auto-fiction ; ou d’autres me rétorquer que dans toute œuvre littéraire l’écrivain y met une part de soi. Je leur répondrais qu’ils ont raison. Qu’il faut être un ignare pour ne pas savoir que Victor Hugo, dès son plus jeune âge, se roulait dans les ruisseaux, le nez en premier, pour chanter des chansons sur Voltaire (qui rime avec terre), et que la maman de B. Werber lui demandait d’aller faire sa sieste dans une fourmilière, mais dépassons ce débat éculé (qui peut se résumer par la célèbre phrase de Flaubert, « madame Bovary c’est moi ») pour nous concentrer sur l’un de nos plus célèbres directeurs de RTL, celui qui s’est fait une spécialité de son nombril, le parolier le moins connu de Johnny Hallyday, le seul metteur en scène du cinéma français qui a réussi à interdire à Belmondo de faire des cascades, je veux parler de Philippe Labro.
Pourquoi citer ce monsieur (vous avez remarqué, j’ai pas dit écrivain) pour évoquer l’« auto-fiction » ? Parce qu’après avoir parlé de sa jeunesse, de son adolescence, de ses réussites, de ses parents, de ses enfants et surtout de sa dépression nerveuse, sous le titre d’abord refusé de « Martine à la plage malgré sa dépression », Philippe Labro a décidé de ne plus parler de lui. Enfin, pour être plus précis, dans J’irais nager dans plus de rivières, qui est un très joli titre peut-être parce qu’il est emprunté à Jorge Luis Borges (la suite étant : « Si je devais revivre ma vie ») notre ancien journaliste nous propose selon B. Lehut (un employé modèle de RTL) : « …un traité de sagesse… » tout en sachant que le précepte de P. Labro, qui n’est ni Gandhi ni le Dalaï-lama, se résume à apprendre à vivre en se regardant moins le nombril.
Après donc avoir parlé de lui, à travers lui, dans ce livre Philippe Labro a décidé de parler de lui à travers les autres. Je conseille d’ailleurs à ceux qui ne l’ont pas vu, le visionnage de son passage dans l’émission de divertissement animée F. Busnuel, qui pour l’occasion avait rajouté une bague de plus à ses doigts, pour non pas entendre P. Labro nous donner des leçons de modestie mais pour assister au savoureux échange entre lui et Laure Adler qui lui reprochait de ne pas assumer le fait qu’il était vieux (moment mémorable : regardez bien le visage décomposé de P. Labro quand Laure Adler le traite de vieillard) ; avec notamment ces répliques dignes d’une pièce de théâtre de Molière (sans les rimes) qui n’a pas été égalé pour se foutre de la gueule du genre humain et de son nombril : 

– Philippe Labro, vous n’êtes pas mal physiquement…
– Vous non plus ma chère.
– Mais Clint Eastwood il est pas mal non plus…
– Même très bien, oui.
– …

Alors bon, me demanderez-vous : «  Vous l’avez lu ce livre ? », et je vous répondrais : « Bien sûr, mais je me suis arrêté à la première page » Certains vont encore me reprocher : « Mais comment pouvez-vous critiquer ce livre sans le lire ? » ; alors je leur réponds (au présent maintenant pour pas s’emmêler les pinceaux entre futur et conditionnel) qu’il suffit de lire la première page du livre de P. Labro pour affirmer que ce qu’il cherche à nous dire dans son livre, dans ce traité de sagesse (je vous interdis de rire), à savoir qu’en vieillissant il est devenu plus sage et moins orgueilleux, et qu’il faut pour « réussir sa vie » détruire « toutes parts de comédie… » et rester humble, surtout à quelques encablures du grand voyage (rappelons que P. Labro a 84 ans mais qu’il sort beaucoup moins vite son révolver que Clint Eastwood qui en 90) ; eh bien moi je dis que P. Labro a raison mais qu’il n’arrivera pas à me faire croire qu’il a réussi à se rapprocher de la sagesse parce que la preuve je la détiens, et qu’elle est justement lisible dès la première page.

Dans cette première page, P. Labro nous parle d’une enfant de 6 ans (sûrement la sienne) qui par deux fois vient le voir en lui disant : « Protège-moi » alors qu’ils sont sur une plage. P. Labro nous dit qu’ensuite l’enfant tombe malade, et il se reproche donc de ne pas avoir compris ce que lui demandait cette enfant. Il écrit même qu’il pensait qu’elle « exprimait un besoin de caresses… » et non l’intuition de la maladie. C’est-à-dire que voilà, quand P. Labro était un jeune père de famille, quand sa fille lui répétait « protège-moi » il pensait « caresse-moi »… Comment voulez-vous après avoir lu ça que je m’inflige le supplice de lire ce traité de philosophie du parolier de Johnny Hallyday ? Un traité qui est à la sagesse ce que les pâquerettes sont à l’art floral.

Mais parce que c’est Noël et qu’on m’a demandé d’être charitable, je vais dire que P. Labro a eu la chance, ou le mérite, de vivre une vie rêvée (pour rester dans la sphère publique), qu’il a été payé pour voyager, rencontrer des personnalités rares, et que maintenant il devrait arrêter de chercher à donner des leçons ou à nous parler de son nombril. Qu’il aurait dû faire comme un vrai écrivain qu’il admirait, Roman Gary en l’occurrence, qui plutôt que d’écrire un traité de sagesse a préféré résumer sa vie en une phrase : « Je me suis bien amusé » 

Quand Tique

Les amis de la physique quantique estiment possible de modifier l’espace temps en forçant les étudiants à écrire moins bien que Guillaume Musso ce qui provoquerait un stress cérébral apte à dérégler les fuseaux horaires et peut-être même à remettre les pendules à l’heure, non pas uniformément dans l’univers, mais au moins dans le monde des lettres.

Un comité scientifique, composé d’éminents spécialistes nommés par la société qui a accepté d’être un mécène très actif, en l’occurence l’entreprise familiale Raynal & Roquelaure, spécialiste reconnu de la daube à bon marché, a proposé une liste de phrases qui devront être l’objet d’une ré-écriture devant les conduire vers plus d’idiotie.

Les voici, toutes tirées du livre Skidamarink :

« Cette nuit-là, moi qui ne crois en rien, j’ai parlé aux étoiles »

> Conseil pour faire pire : peut-être en élargissant la discussion aux planètes.

« Pour d’obscures raison, elle ne voulait pas que notre histoire se résumât à une simple liaison sexuelle. Au début je crus qu’elle voulait tester la profondeur de mon amour »

> Conseil pour faire pire : conjuguer l’aspect sexuel et la profondeur était déjà risqué, faire pire sera compliqué…

« Le sexe ne m’avait pas rapproché des femmes que j’ai connues »

> Conseil pour faire pire : l’auteur n’a pas osé écrire « mon sexe », pour faire pire osez le faire ! Peut-être même en évoquant la distance à combler (une réponse en centimètres est préconisée).

« Dans l’un des tiroirs de mon bureau, j’ai retrouvé un petit pistolet que m’avait légué mon grand-père, une antiquité datant de la dernière guerre. J’ai mis quelques balles dans le barillet puis j’ai enfoncé dans ma bouche le canon froid. Juste pour voir l’impression que cela me ferait. Bien que l’arme n’eût plus servi depuis des années, en respirant par la bouche, je pouvais encore sentir sur mes lèvres la saveur amère de la poudre. Depuis, je n’ai plus jamais été le même. J’ai vraiment été à deux doigts de tirer, cherchant presque en vain une bonne raison de ne pas le faire. Tout à coup, je me suis revu enfant, avec le pouce dans la bouche et mon hippopotame bleu en peluche dans l’autre main. »

> Conseil pour faire pire : comparer le pouce de l’enfant au canon du révolver, c’est fait, mais alors qu’elle est la symbolique de l’hippopotame bleu ? Voilà une piste intéressante de travail.

POUR INFO : Un syndicat d’étudiants s’est rapidement formé pour dénoncer l’impossibilité de faire pire mais parce que pas grand chose ne peut faire reculer la science, il a été décidé de confier cette mission de ré-écriture aux pensionnaires d’un l’asile d’aliénés.

Le docteur Rambert, le chef du service qui a accepté de se prêter au jeu, a quand même déclaré : « On va leur demander l’impossible, à mes zinzins, mais bon, on va bien voir si mal écrire n’est réservé qu’à certains écrivains. Et puis, si l’objectif de cette expérience est de tenter de dérégler l’espace temps, il ne faut pas hésiter, au vu du contexte actuel… » 

Changer l’eau en vain

Ce pilonnage rapide et efficace aura pour cible le livre de Valérie Perrin (Perrin…. Comme le Perrin des films comiques de Francis Veber, vous vous souvenez ? Le grand blond avec une chaussure noire, très drôle.  On vous dit tout ça alors qu’on ne sait pas si Valérie Perrin est une grande blonde* avec une chaussure à talon noire mais ce qu’on sait c’est qu’elle est aussi efficace en littérature que François Perrin l’était en espionnage) ; mais revenons à ce livre au titre évocateur Changer l’eau des fleurs.

Déjà, le premier conseil que l’on pourrait donner à Madame Perrin c’est qu’après avoir changé l’eau des fleurs, il faudrait aussi qu’elle pense à changer les phrases de son livre.
Voici d’ailleurs quelques exemple pris au hasard dès la première page.
Notamment celle-ci :

« J’ai poussé très droit comme si l’absence de parents m’avait mis un tuteur sur la colonne vertébrale »

car elle provoque le besoin de se questionner afin d’imaginer ce qu’il serait arrivé à notre héroïne si l’absence de parents avait placé le tuteur un peu plus bas. En botanique, un tuteur est un piquet servant à soutenir une plante lors de sa croissance, pourquoi on vous rappelle ça ? Pas seulement parce que le titre du livre évoque les fleurs, mais surtout parce que l’héroïne s’appelle… (roulements de tambours)… Violette ! Parfaitement ! Et c’est alors que nous devons prévenir les personnes non familiarisées avec les théories de la physique quantique ou de la fusion atomique de ne pas lire ce qui va suivre car cela risque de perturber leur vie sociale pour plusieurs décennies (on se permet de dire ça car Valérie Perrin semble faire partie, pour la majorité de nos contemporains, du clan très fermé des véritables écrivains, alors que pour nous elle serait plutôt l’égale d’un Einstein de l’écriture qui aurait inversé E avec MC2). Pour les autres, les plus intrépides, si vous êtes toujours là, alors suivez-nous, c’est par là que ça se passe…

Donc, vous vous rappelez… Le livre s’appelle Changer l’eau des fleurs, la narratrice possède un tuteur dans le dos et son prénom c’est Violette. Eh bien dites-vous bien que rien ne vous sera épargné, et que son nom de famille c’est… Toussaint ! Parfaitement ! Pourquoi on vous dit tout ça ? Parce que vous savez comme nous ce qui se passe à la Toussaint, dans tous les cimetières de France et donc d’Alsace-Lorraine ? On fleurit les tombes… Très bien. Alors, écoutez la suite, écoutez ce que notre physicienne en herbe a fomenté dans son réacteur à particules mentales… Elle n’a rien trouvé de mieux que de donner comme travail, à sa Violette, celui de gardienne de cimetière… On vous avait prévenus. Valérie Perrin ne prend pas ses lecteurs seulement pour des abrutis mais pour des chercheurs scientifiques. Et pour nous faire pardonner cette démonstration perturbante pour les personnes qui se passionnent pour les travaux de recherche du docteur Perrin on vous offre cette citation tirée de cette thèse sur l’eau des fleurs et des cimetières car elle démontre scientifiquement que le problème de pénurie d’eau potable dans le monde peut-être facilement résolu :

«  Je suis gardienne de cimetière, je ne bois que des larmes »

Ensuite, et si vous avez le courage de poursuivre votre lecture au-delà de la dixième ligne, vous trouverez cette autre phrase : « C’est un homme droit qui a la joie de vivre dans le sang » qui vous donnera, à vous aussi, « le droit » de vous demander d’où vient cette obsession de Madame Perrin pour les gens droits, qu’ils soient ou non équipés d’un tuteur sur la colonne vertébrale, et surtout quand on écrit à ce point de travers.
L’avantage avec ce genre de phrases c’est que vous pourrez ensuite imaginer – parce que même devant le vide abyssal il faut savoir ouvrir son parachute et déployer son sens de l’humour comme des ailes – ce dialogue entre un malade et son docteur :

– Nous avons reçu vos analyses de sang, alors j’ai deux nouvelles à vous annoncer… La mauvaise, c’est que vous manquez de globules blancs…
– Et la bonne ?
– Vous avez un taux de joie de vivre très élevé… Alors bien sûr, après ce que je vous ai annoncé, au sujet de vos globules blancs, votre taux de joie de vivre risque de baisser, mais rassurez-vous, on va surveiller tout ça de près, et le cas échéant on vous fera une perfusion…
– Une perfusion de quoi ?
– Eh bien de joie de vivre, dans votre sang…
– C’est une plaisanterie ?
– Bien sûr que non, je suis très sérieux… J’ai même imposé le port du masque à mes enfants pour manger leur goûter, c’est vous dire.
– Mais c’est des conneries tout ça ! de la joie de vivre dans le sang… Où vous êtes allé chercher ça ? Heureusement que je n’ai pas fait une analyse d’urine, vous imaginez le résultat ?
– Je vous trouve assez méprisant, cher monsieur…
– Mais enfin ! À la rigueur dans la tête, mais dans le sang…Franchement…
– Vous voulez que je vous dise ce que je pense ?
– Au point où on en est…
– Je pense que vous ne devez pas changer souvent l’eau des fleurs, vous.

*Après vérification, Valérie Perrin n’est pas blonde.

NB : Il semblerait que ce livre ait reçu en 2018 le prix Maison de la presse. On se demande bien ce qu’ils avaient pressé comme raisins le jour du vote.

Lagarde et la mère Michard

L’intérêt des livres de Guillaume Musso, et de La vie secrète des écrivains en particulier, c’est qu’ils sont truffées de citations de grands auteurs. Certaines mauvaises langues affirmant que si Musso parsème avec autant de conviction ses livres de belles phrases, qu’il n’aurait jamais su écrire, c’est parce qu’il fait un complexe. Il est vrai qu’une certaine critique est impitoyable non pas à l’égard de l’homme, qui semble ma foi très sympathique, mais de son œuvre. On lui reproche en vrac une propension à l’utilisation abusive des adjectifs pour compenser une incapacité à transcender son propos par le style, une accumulation de clichés tels que :

« Il fait un froid de canard »

…ou :

« Des gouttes de sueur perlaient sur ses tempes »

…ou le fameux :

« Son cœur battit la chamade »  

…sans parler de la niaiserie de ses intrigues.

Tout ceci est bien injuste à l’égard d’un écrivain, n’ayons pas peur des mots, qui à travers des livres lus dans le monde entier participe, quoi qu’en pensent certains, au rayonnement de notre savoir-faire qui, je vous le rappelle, n’a plus grand chose pour rayonner puisque le TGV est très vieux, le Concorde dans les musées aéronautiques et les centrales atomiques plus tellement à la mode.

La vie secrète des écrivains est donc d’abord avant tout une véritable synthèse de ce qui s’est écrit de mieux en littérature et c’est déjà pas si mal. Alors, me demanderez-vous, comment repérer plus facilement ces pépites ? C’est très simple, dès que c’est bien écrit ce sont des citations. 

Le syndrome du clignotant

Grégoire Delacourt est meilleur à l’oral qu’à l’écrit. Il suffit de l’écouter parler de lui et de ses livres pour s’en convaincre. Pour comprendre ce phénomène fascinant, qui fait d’un « beau » parleur un écrivain à la mode (beau est entre guillemets car tous les goûts sont dans la rature*), il faudra vous « plonger » dans la biographie de l’auteur (plonger est entre guillemets parce que dans les livres de Grégoire Delacourt le risque de noyade est réel). Mais parce que nous savons prendre soin des gens qui nous lisent, on a plongé pour vous, et on a compris pourquoi celui qui écrivait comme un « pied » pouvait être aussi fort avec la bouche (pied est entre guillemets parce qu’il y en a qui se perdent là où on pense) ; tout simplement parce que le monsieur est un professionnel de la publicité et, comme tous les professionnels de ce secteur d’activité, qu’il sait faire croire que ce dont vous vous étiez passé toute votre vie est en réalité un bien de consommation « courante »  de première nécessité (courante est entre guillemets car en lisant un livre de G. Delacourt on peut avoir mal au ventre). Pour rattacher cela à notre propos, disons que Grégoire Delacourt a réussi à faire croire que la littérature avait autant besoin de ses livres que ceux de Victor Hugo, ou plus proche de nous de ceux de Romain Gary/Ajar, ou encore plus proche de nous de ceux d’Elena Ferrante, ou bien plus proche de nous encore, de ceux de Virginie Grimaldi ; mais là on déconne. C’est ce qu’on appelle en conduite automobile le syndrome du clignotant. Comment vous expliquer cela de manière simple… Disons que Grégoire Delacourt est à la littérature ce que le clignotant est au volant, vous comprenez ? Ce n’est pas lui qui permet de tourner, mais il sait se faire remarquer ; et il permet aussi, à ceux qui ont provoqué un accident, c’est-à-dire à ceux qui n’assument pas d’être peu attentifs, de dire : « Pourtant j’ai mis mon clignotant »

Alors, et pour vous prouver que Grégoire Delacourt est un très bon publiciste (ça énerve toujours les champions de la communication quand on est les appelle des publicistes), sans pour cela lire ses livres en entier parce qu’on a franchement autre chose à lire tellement la vie est plus courte que la liste des emplois fictifs à l’Assemblée Nationale, on va faire comme à notre habitude, on va se contenter de pilonner la première page.

On avait le choix, ce ne sont pas les tracts littéraires que Grégoire Delacourt a écrit qui manquent, mais on a choisi Mon Père (JC Lattès – 2019) parce que déjà il y a une faute sémantique dès le titre, car lorsqu’on cumule deux particularités, à savoir la nullité du style et l’opportunisme du sujet, on dit Ma paire.

On ne reviendra pas sur le sujet de ce dépliant du mauvais goût (un homme qui accuse un curé d’être un pédophile, un curé qui détaille comment il s’y prend pour séduire les petits garçons, mais attention il y a un revirement de dernière minute) et on va tout de suite commenter cette phrase :

« Il y avait cette histoire au catéchisme qui m’avait sérieusement décontenancé quand j’avais 12 ou 13 ans »  

C’est bien connu, quand on a 12 ou 13 ans on se décontenance sérieusement, et souvent en groupe d’ailleurs. Pour être bien certain que Grégoire Delacourt a fait comme nous, qu’il a vérifié le bon choix du verbe, on a regardé dans le Larousse, et on a lu ceci : « Décontenancer, faire perdre contenance à quelqu’un. Ex : démonter » Donc, reprenons, quand on a 12 ou 13 ans on se démonte sérieusement. Voilà. Merci Grégoire pour cette information. Peut-être que les verbes perturber, ou étonner, auraient aussi fonctionné, mais non, ça devait pas faire assez littéraire.

Autre phrase digne d’une accroche publicitaire :

« … ce type, Abraham… » 

…car il vous faudra bien vous mettre ça dans la tête, pour Grégoire Delacourt, le personnage central pour les chrétiens, pour les juifs et pour les musulmans et un « type ». Nous ne savons pas si Grégoire Delacourt aimerait qu’on dise : « Le type qui a écrit Mon père » ; mais lui il dit « le type » en parlant d’un personnage tellement historique que même avec ses lunettes Grégoire Delacourt ne nous fera jamais croire qu’il est un grand écrivain.

Ensuite, Grégoire Delacourt se propose de ré-écrire la Bible, en tous les cas le moment où Abraham (le type, donc) veut sacrifier son fils pour prouver son amour à celui qui lui a suggéré cette offrande, c’est-à-dire Dieu. En quelques lignes, on se prend à croire en lui (pas au type, mais à Dieu), car imaginez deux secondes que Grégoire Delacourt ait été le contemporain d’Abraham (du type donc) et de quel contenu la Bible serait fait ! Ouf ! Voilà bien la preuve que les miracles existent.
La seule phrase :

« Après 3 jours de marche, les voilà presque arrivés… »

…digne d’un conte pour enfants attardés ne vaut le détour que pour rigoler et le sacrifice d’Isaac raconté par G. Delacourt mériterait d’être ré-édité, pas dans un roman contemporain pour adultes, mais dans un livre qui pourrait avoir pour titre : « Martine en vacances avec sa Bible »

À la fin de ce 1er chapitre, d’une longueur estimée, par ceux qui n’ont pas besoin de lire un livre en entier pour comprendre qu’il est nul, à 1 page et demi, vous aurez une explication très détaillée d’un mot très peu utilisé dans le langage courant : le mot silence. Nous tenons là, la preuve de la participation déterminante de G. Delacourt à l’alphabébêtisation des foules, puisqu’après la lecture de ce roman, plus aucun lecteur ne pourra dire : «  Le mot silence ? Je sais vraiment pas à quoi ça sert »
Pour vous faire gagner du temps, on vous retranscrit ici les explications fournies par G. Delacourt au sujet de ce mot si complexe :

1 – Le silence des deux serviteurs : « qui ne disent rien »
2 – Le silence d’Isaac : « qui ne proteste pas », « qui ne crie pas », « qui ne hurle pas », « qui n’exige aucune explication », « qui n’a plus aucun mot », « qui s’est juste tu »

Voilà… Si avec ça vous ne savez toujours pas ce que signifie le mot « silence » c’est à désespérer et à se demander à quoi ça sert que G. Delacourt écrive des livres.
Le plus embêtant, finalement, n’est pas que ce cher Grégoire utilise la littérature pour ré-écrire des passages de la Bible ou expliquer à ses lecteurs un mot du dictionnaire, non ; le plus embêtant c’est que cet auteur ne sache pas le faire ; silence. 

* hommage discret à Victor Hugo qui disait des calembours qu’ils étaient la fiente de l’esprit qui vole.