Mourir de plaisir

Pour repérer un livre dit Feel-Good Book c’est très simple. Il suffit que le livre en question respecte ces trois critères in-con-tour-na et bleus. Tiens ! En parlant de bleu et si on prenait comme exemple un roman typique de cette catégorie de livre ? Hein ? Vous êtes d’accord ? Bon.

Premier principe : il faut que ça meurt. Au début, au milieu, à la fin, qu’importe, il faut mourir à une page.

Deuxième principe : l’optimisme.

Troisième principe : faire de l’humour, mais pas pour faire rire. Comment expliquer ça clairement… Disons que l’objectif c’est de montrer que, malgré le premier principe, il faut en rire, sans pour cela que ce soit drôle, vous voyez ?

Rassurez-vous. Pour que ce soit plus clair pour tout le monde on va prendre un exemple.

Le livre de Mélissa da Costa, notre exemple parfait alors que le livre ne l’est pas, s’intitule Tout le bleu du ciel et il raconte l’histoire d’un jeune homme, Émile, qui, atteint d’une maladie incurable (principe numéro un) passe une annonce pour trouver « la » personne qui acceptera de l’accompagner lors de son «  ultime escapade » c’est-à-dire avant son « ultime voyage ». Il va trouver « la » bonne personne (principe numéro deux) qui sera dotée d’une personnalité qui permettra quelques « clashs » (principe numéro trois) parce que bien sûr le but du bouquin sera de faire croire aux lecteurs que le futur cadavre (principe numéro un) va finir seul alors que bien sûr tout finira « bien » (principe numéro deux) puisqu’il va mourir (principe numéro un) heureux (principe numéro deux).

Tous les ingrédients d’un « bon » Feel-Good Book sont donc réunis : une mort à venir, une rencontre improbable, de l’humour, des « idées qui germent » et des « larmes au coin de l’œil », et une ambition affichée : celle de vous convaincre que la mort, finalement, c’est trop cool, à la condition de bien la vivre.

Dénicher l’optimisme dès les premières pages de ce livre n’est pas aisé parce que Mélissa da Costa a décidé de nous faire croire qu’elle savait écrire notamment à travers cette indication : « Émile se gratte le menton »* , et que ce serait même un tic depuis qu’il est gamin. Mais une fois cette exploit narratif passé, le concept d’optimisme va prendre le relais, et voici comment.

Émile est atteint d’Alzheimer précoce, ce qui signifie que son tronc cérébral sera détruit en moins de deux ans, mais il est content. D’abord il n’a aucune envie de vivre dix ans en état de sénilité avancé, alors il dit que « deux ans, c’est bien ».

Ensuite, Emile est vachement content parce que sa fiancée l’a quitté l’année dernière. Il n’a plus de nouvelles d’elle, il n’a reçu aucun appel téléphonique de sa part depuis leur rupture, « et c’est tant mieux ». Il est d’ailleurs tellement optimiste, Émile, qu’il se forge la conviction que même sans partenaire sexuelle depuis un an il n’est pas tout seul. Il a ses parents, sa sœur Marjorie, son mari, les jumeaux de sa sœur, mais surtout, Émile, il a son copain d’enfance, Renaud, parce que grâce à lui il sait qu’on a toujours raison d’y croire. Et vous savez pourquoi grâce à Renaud il faut toujours croire dans la vie ? Parce que Renaud c’était le « petit gros de la classe », qu’il était asthmatique, le plus minable en cours de sport, mais que surtout, Renaud, c’était quelqu’un d’allergique « aux cacahuètes »*. Alors vous comprendrez que si ce copain d’enfance a pu se trouver une femme avec qui vivre malgré son allergie aux cacahuètes, qu’il a pu avoir un enfant, et qu’il soit devenu orthophoniste (qui est un métier dont tous les gosses rêvent avec astronaute et pilote de course), eh bien pour Émile c’est la preuve que dans la vie tout est possible.

Pour prendre un exemple précis de la forme d’humour de qualité utilisée dans Tout le bleu du ciel on n’est pas allés chercher loin, on a lu que les premières pages, et c’est au moment de la visite de Renaud à Émile que la force émotionnelle de l’humour, au service du projet littéraire de Mélissa da Costa, s’est imposée à notre hilarité. Voici comment.

Renaud est venu à l’hôpital avec son bébé dont le prénom est Tivan (qui est un prénom inventé, le narrateur usant d’ailleurs de quelques mots de français peu compliqués pour nous émouvoir à ce sujet). Durant la scène, Émile, qui va mourir dans deux ans donc, n’appelle jamais le bébé par son prénom mais le surnomme cinq fois et avec beaucoup d’humour : « morveux ». Pendant ce temps, le copain d’enfance est tellement ému de savoir qu’Emile va mourir – il dit d’ailleurs : « Je plaisante pas » parce qu’un peu de tension dramatique ça fait pas de mal – qu’il ne s’occupe pas de son bébé (comme quoi, entre un copain qui va mourir et un bébé qui tombe y a pas photo). Émile va hurler (son Alzheimer n’ayant pas encore détruit son cortex cérébral puisqu’on est au début de l’histoire) : « Ton morveux va tomber ! »* et l’autre répond : « Merde ! »* alors que personne jusque-là n’avait surnommé son enfant le « chiard ».

Mais ce n’est pas fini, dans quelques lignes l’humour sera à son comble, le sens de la répartie aussi, puisque le narrateur va nous indiquer que Renaud déposera son bébé dans une poussette « comme un objet très précieux » ; vous avez compris le procédé intellectuel ? Un bébé qu’on surnomme « le morveux », qu’on laisse tomber, qu’on appelle Tivan qui est un prénom qui ne signifie rien (c’est le narrateur qui nous le dit), et qu’ensuite on s’occupe tel un objet précieux, on appelle cela de l’humour au service de l’optimisme.

Pour clore notre démonstration, pour que vous soyez convaincus qu’un roman Feel-Good Book c’est de l’optimisme alors qu’un jour on va tous mourir, et certains d’entre vous dans moins de deux ans ; et toujours sans aller plus loin que les premières pages du livre, il nous suffira de vous relater la scène, qui suit celle du morveux qu’on dépose dans une poussette comme un précieux précieux, au cours de laquelle Émile reçoit la visite de la femme de Renaud. Parce qu’elle aussi sait qu’il va mourir dans deux ans, et que donc des grands repas il en fera plus beaucoup, elle propose à Émile de venir dîner chez eux vendredi soir. Elle lui dit : « Je ferai des lasagnes ! »* ce qui est bien la preuve qu’elle a de l’humour, eh bien vous savez ce qu’il répond le mourant ? Parce que son docteur lui a dit qu’avec de l’optimisme on peut guérir de tout, et que son copain Renaud malgré son allergie aux cacahuètes il a trouvé une gonzesse et fait un morveux qui ressemble à un objet précieux ? Hein ? Vous savez ce qu’il répond le Émile qui va mourir dans deux ans ? Hein ? Eh bien il lui dit : « Chouette programme ! »*

RiP

*On n’invente rien. Tout est dans le liv… le machin.

NB : il est à noter que tout cet humour et tout cet optimisme sont à lire dès les premières pages du livre, on vous laisse donc imaginer que si vous allez mourir dans deux ans eh bien vous le prendrez avec humour ; et optimisme.

Compte de fées

Si les romans de Jean-Baptiste Andréa ressemblent à des crapauds ce n’est pas en les embrassant que vous réussirez à les transformer en quelque chose de plus esthétique. Par contre, en les lisant, les picotements ressentis au niveau des yeux vous feront peut-être apparaître un Prince charmant. On peut toujours espérer car il faut bien admettre que JBA ressemble à un Prince même sans son cheval.

Concernant l’épopée éditoriale de JBA on peut sans risque la comparer à un conte de fée ce qui nous permet d’affirmer que si la valeur n’attend point le nombre des années, le succès en librairie lui, il n’attend pas qu’on sache écrire.

Tout commence en 2017 avec un roman intitulé Ma reine aux éditions Iconoclaste, et voici les prix obtenus par ce crapaud littéraire : Prix Femina des lycéens (mais où va la jeunesse ?), Prix « Envoyé par La Poste » (normal pour des timbrés), Prix Alain Fournier (qui heureusement n’est plus dans sa tombe), Prix fondation Jacqueline Romilly (elle a envoyé un recommandé pour rappeler qu’elle était morte et donc qu’elle n’a pas voté), Prix folio des lycées (décidément), Prix livre Azur (les retraités n’ont rien d’autre à faire que de lire ?), Prix Terre de France (pauvre France), Prix du premier roman de La Forêt des livres (les arbres ne sont donc pas rancuniers), Étoile du « Parisien » du meilleur roman de l’année (Marseille je t’aime), Sélection Talent Cultura (qui est à la librairie ce que les magasins GIFI sont à l’art de la table).

L’intérêt majeur de ce roman est de nous rappeler que Romain Gary (Ajar) avait du génie pendant que JBA n’a pas de talent. Il s’agit en effet de l’histoire d’un garçon, racontée par lui, et qui s’appelle Shell parce qu’il vit dans une station service ; ce détail nous permettant de vous confirmer que JBA a vraiment la conviction de vivre dans un conte de fée puisque rappelez-vous que même Walt Disney donnait des noms à ses personnages en lien avec leur lieu de travail, en l’occurence dans le dessin animé Merlin l’enchanteur, le roi travaille dans un magasin de bricolage (Leroy Merlin).

Dans le livre de JBA, quelques phrases sont à retenir pour bien vous démontrer que les prix littéraires sont généralement attribués par des aveugles (même s’ils peuvent malgré tout écouter des livres audio) et plus récemment par des sourds.

« Le vent hurlait entre mes doigts »

Imaginez l’état des mains du garçon parce qu’un vent qui hurle c’est aussi un bruit qui pète.

« Ma mère m’avait enguirlandé »

Quand on vous disait que R. Gary avait du génie pour inventer le langage d’un gosse qui parle (relisez donc La vie devant soi – Ajar)

Concernant plus précisément cette phrase, voici le résultat d’un sondage effectué auprès d’un échantillon représentatif de la population de je sais plus où et qui vous expliquera mieux le potentiel poétique de JBA car c’est un peu le thème à venir de cette chronique (la poésie).

Donc, à la question posée à 812 garçons âgés de 10 à 12 ans :

« Quand votre mère vous gronde, vous diriez comment qu’elle vous gronde, mais sans utiliser le verbe gronder sinon c’est pas du jeu, alors hein ? »

Voici les réponses obtenues :

  • 33% : elle me fait chier
  • 28% : elle m’engueule
  • 14% : elle me chahute
  • 5% elle me sermonne
  • 4% elle me réprimande
  • 3% elle me tance
  • 2% : elle m’enguirlande
  • 1% elle me rouspète

Voici bien la preuve que JBA est un poète qui aurait pu choisir « rouspète », ce qui aurait été encore plus poétique que « enguirlander » mais on ne va pas se plaindre, sachant qu’ensuite le gamin de 12 ans du livre parle de sa tête en disant « caboche », ce qui est tellement peu réaliste que c’en devient presque littéraire.

On va arrêter là avec Ma reine, qui est à la littérature ce que les pétards de la fête votive de Montagnac sur Oise est au Big-bang, pour vite passer à son deuxième roman paru en 2019 à savoir Cent millions d’années et un jour qui serait même conseillé à certains élèves qui auraient du mal à s’intéresser aux mathématiques tellement il est effrayant.

Nous ne ferons pas cette fois-ci la liste des prix obtenus, mais nous vous proposerons une seule phrase, tirée de la première page de Cent millions d’années et un jour, pour bien vous démontrer que si JBA est beau comme un prince, quand il écrit il doit ressembler à Quasimodo.

« La vallée s’égare comme un sourire de vieillard »

Donc la vallée possède un dentier ?

L’ultime (on paye actuellement un sorcier pour que ce soit vrai) roman de JBA est celui dont le titre est Des diables et des saints. Il a obtenu (un peu de sérieux maintenant) le Prix RTL – Lire (peut-être sur les conseils de Laurent Gerra qui a beaucoup d’humour) et le Prix des lecteurs Relay (vous savez, ce sont ces boutiques de gares dans lesquelles on peut lire gratuitement debout).

Alors, et pour comprendre comment JBA a réussi en trois livres à séduire autant de lecteurs aveugles et sourds de prix littéraires on va tenter de chercher une explication en ne lisant que les trois premières pages de son dernier opus. Pour être efficace, nous avons choisi comme angle d’attaque (nous vous rappelons qu’il s’agit d’un pilonnage) cette évidence : JBA n’est pas un écrivain (ça vous l’avez compris) mais un poète, et on va vous le prouver tout en vous ayant précisé que le narrateur (le « je » du roman donc) joue du piano dans les gares et les aéroports en guettant l’arrivée d’une femme depuis 50 ans (une idée de roman qui lui serait venue après une lecture de la biographie de Richard Clayderman).

Voici donc une sélection de phrases, toute lisibles dès les premières pages…

« Si vous êtes une femme, je sursaute »

La bonne poésie, c’est de faire simple. JBA ne pouvait pas faire plus simple, on dit pas moins idiot, mais plus simple.

« Vous avez mille visages. Je me souviens de chacun, je n’oublie rien »

C’est de la poésie on vous dit. Le narrateur joue et sursaute du piano en regardant toutes les femmes qui s’approchent de lui parce que ça fait des années qu’il en attend une. Ce type n’est pas un pervers qui joue et sursaute du piano en matant les gonzesses qui sont dans les gares, non, c’est un homme normal qui depuis 50 ans attend une femme.

« Vous êtes cette fille aux matins blêmes rebondissant entre la ville et la banlieue »

La bonne poésie se doit de respecter des préceptes. Quand on écrit « les matins blêmes » on est un poète, c’est obligé. Je veux bien admettre qu’une fille qui rebondit entre la ville et la banlieue fait plutôt penser à une joueuse du PSG (l’équipe de foot de la capitale du Quatar) qu’à Rimbaud, mais rien que les mots « matin » et « blême » mis ensemble démontrent que JBA est à la poésie ce que les textes de Didier Barbelivien sont à  l’oreille de Van Gogh (celle qu’il a jetée à la poubelle).

« Les corps qui se déplient et foncent vers le sommeil »

La bonne poésie c’est de vous faire réfléchir, alors réfléchissez un peu. Pendant que le corps fonce vers le sommeil, il fait quoi l’esprit ? Peut-être qu’il dort déjà. Mais alors, s’il dort déjà, comment le corps peut décider tout seul de courir vers le sommeil ? Bon sang ! J’ai compris, c’est ça un somnambule. Un esprit qui dort dans un corps qui court vers le sommeil. Merci JBA.

 « On n’entend pas un génie devenir sourd sans une certaine émotion »

La bonne poésie c’est aussi la modestie. Vous aurez compris que JBA fait allusion à Beethoven, mais peut-être qu’il veut aussi nous exprimer cette idée : « On ne lit pas un mauvais écrivain devenir poète sans une certaine émotion ».  

« Je suppliais ma mère qui fit la sourde oreille »

La bonne poésie c’est aussi avoir le courage de se moquer des autres. Bien sûr qu’en écrivant une phrase aussi nulle JBA se moque de G. Musso et de ses « froid de canard » ou de ses « son cœur battit la chamade » sans oublier ses « il courut à gorge déployée ». Sacré JBA, toujours à se moquer de ses confrères.

« Des années de pluie noire qui m’ont glacé jusqu’aux os »

La bonne poésie c’est donc de se moquer de G. Musso (« glacé jusqu’aux os » ayant d’ailleurs été depuis déposé à l’INPI par Grégoire Delacourt) mais également de nous faire réfléchir, comme on vous l’a déjà dit, et donc là on va vous demander de réfléchir à notre place : Si une pluie noire glace jusqu’aux os, une pluie blanche fait quoi ? Sachant qu’une pluie blanche pourrait être assimilée (poétiquement) à de la neige…

« Il fondit sur le piano sans même s’asseoir »

La bonne poésie, c’est d’avoir de la suite dans les idées. Donc fondre sur un piano comme une pluie blanche qui serait de la neige, c’est posséder une certaine logique. Bravo JBA, ta poésie a fondit sur nous comme une pluie noire.

Voilà.

Nous avons fait le tour (merde, voilà qu’on écrit comme G. Musso, c’est contagieux c’est choses-là) des premières pages (qui, on vous le rappelle, sont rectangulaires, donc faire le tour d’un rectangle est impossible) du dernier (mon Dieu que ce soit vrai) roman (Ah ah ah) de JBA pour les intimes.

On est épuisés d’avoir autant été poétiquement émus, mais il faut savoir ne pas abuser des mauvaises choses.

On vous dit donc à bientôt et surtout on vous encourage à lire le recueil de poésie de JBA car vous allez bien vous marrer à la condition de vous laisser fondre (poétiquement bien sûr, grands enfants que vous êtes).

RiP.

NB : il est à noter que toute cette poésie est à lire dès les premières pages des livres cités, on vous laisse donc imaginer le nombre d’émotions aux mètres carrés dont ces rectangles de pages sont pourvues.


Le maître du suce pinces

En hiver, on a des chances d’attraper un gros rhume. Pierre Lemaître, lui, il a attrapé le Goncourt. Cet événement lui est tombé dessus en novembre 2013, pour un roman intitulé Au revoir là-haut, et adapté au cinéma par le tragédien Albert Dupontel qui en a fait un film copie conforme, visuellement, d’Un long dimanche de fiançailles (2004) de Jean-Pierre Jeunet qui a au moins ce mérite d’avoir inventé un style. On ne va pas ici monopoliser l’artillerie lourde pour parler de la première page du livre qui a obtenu le prix Goncourt, qui est à la littérature ce que Jean-Pierre Pernaut est au journal de 13 heures, c’est-à-dire une institution, mais pilonner allègrement le roman Trois jours une vie.

Connu pour ses polars, avant d’être récompensé pour ses talents littéraires, Pierre Lemaître renoue ici avec ce qui n’a fait ni sa gloire ni sa fortune à savoir le roman policier. En général, avec ce genre de bouquin, le style a peu d’importance, le lecteur en veut pour son argent au niveau du suspense, mais on aurait pu penser que les livres qui seraient proposés après son prix Goncourt allaient suivre une pente ascendante en ce qui concerne la qualité littéraire, il n’en est rien. Pierre Lemaître confirme qu’il est plus fort à l’oral qu’à l’écrit, il vous suffira de l’écouter parler de lui ou de ses livres pour en être convaincu.

Attaquons-nous à la première page de Trois jours une vie, mais avant cela, et pour vous faire économiser de l’argent et de l’ennui, voici le résumé de l’histoire : un gamin tue un autre gamin à cause d’un chien, mais il perd sa montre « trop géniale » dans la fosse où il a jeté le corps, alors quand bien des années plus tard on parle de faire des travaux au même endroit il a peur qu’on trouve sa montre fluo « trop hyper cool » mais heureusement le voisin qu’il aime pas, et qui fait tellement peur à tout le monde qu’il va être soupçonné, a récupéré la montre, à l’époque (vous me suivez ?), et il la rendra au gamin qui n’est plus un gamin, et donc voilà, l’ancien gamin n’ira pas en prison mais ça reste un sale type.

J’imagine la réaction d’Alfred Hitchcock si on lui avait proposé un synopsis pareil, il aurait répondu : « I’m not sœur Thérésa » ou un truc dans le genre. Je me permets cette fine allusion au maître du suspense sur grand écran car Pierre Lemaître fait une apparition dans le film tiré de son livre mais pas aussi modestement que Sir Alfred ; lui, il reste longtemps à l’écran, tellement longtemps que je crois qu’il joue un rôle, enfin je pense puisqu’il parle comme quand il parle à la télévision.

Alors venons-en aux preuves de destructions massives de la littérature et commençons tout de suite avec cette phrase qui est la première du roman :

« À la fin de décembre 1999 une surprenante série d’événements tragiques s’abattit sur Beauval »

Vous avez là tous les indices de la nullité à venir, c’est-à-dire quand un auteur utilise dans la même phrase les mots « surprenant », « événement » et « tragique » ; le fait de sur-vendre ainsi ce qu’il va nous raconter est de très mauvaise augure pour la suite. Le pompon, c’est que ces trucs vachement surprenants et hyper tragiques s’abattent sur quelque chose ; parce que c’est bien connu, les événements s’abattent. Le Larousse indique qu’un événement « se produit, arrive ou apparaît » mais pour Pierre Lemaître non, ils s’abattent. Alors, comme on est en guerre mais qu’on reste charitable, on a essayé de comprendre et on a compris. Pierre Lemaître a situé l’histoire de son livre au moment de la tempête de 1999 qui a éradiqué de la surface du territoire un nombre important d’arbres. Il y aurait donc une logique, selon laquelle les événements s’abattent comme des arbres. Voilà, voilà.

L’autre phrase choisie dans cette première page est la suivante :

«  Pour Antoine, qui fut au centre de ce drame… »

Elle est intéressante car elle nous permet d’apprendre quelque chose de fondamental. Je vous conseille d’ailleurs de la retenir si vous voulez faire l’intéressant lors d’un prochain repas. Parce que si on en est encore à se demander si l’univers a un centre, et que l’on a définitivement abandonné l’idée que la terre ou le soleil pourrait être ce centre, Pierre Lemaître, lui, il a des convictions dignes d’un chercheur de la NASA. Il nous écrit par exemple que les drames ont un centre. Ce qui nous permet d’imaginer Dupontel donnant ses directives à l’acteur qui va jouer le rôle d’Antoine :

– Bonjour, je viens pour jouer dans le drame…

– Très bien, tu te mettras au centre.

Nous passerons assez rapidement sur la phrase : « Ce bâtard blanc maigre comme un clou » qui permet juste de vous démontrer que l’on peut avoir eu le prix Goncourt et écrire comme on parle pour nous intéresser au moment, toujours dès la première page, où la maman du petit héros « réprouve » quand son fils perd son temps à jouer à des jeux vidéos et finit par le lui interdire. Pierre Lemaître écrit, pour relater la réaction de l’enfant :

« Antoine s’insurgea contre cette décision »

à ce moment de l’histoire, Antoine a 12 ans, et même si l’auteur nous précise qu’il a découvert la masturbation un an plus tôt, on imagine mal un enfant, en plus de se masturber, avoir le temps de s’insurger. Il pourrait en vouloir à sa mère ou simplement s’opposer à elle, la supplier, mais non, il s’insurge. Voici d’ailleurs la définition qu’en donne le Larousse (pas du verbe masturber, de l’autre) : « Manifester son hostilité, son profond désaccord à l’égard de quelqu’un, de quelque chose ; se dresser contre. Ex : s’insurger contre l’injustice, contre un dictateur. »

Tout est dit. La maman du garnement est un dictateur. Ce n’est pas un polar qu’on va lire, mais un pamphlet politique, un livre scientifique et un scénario pour la télévision française (qui vient de comprendre un peu tard qu’il vaut mieux copier NETFLIX que l’ORTF).

On va arrêter là notre pilonnage de cette première page de ce roman, c’est presque à chaque ligne qu’on pourrait faire un massacre, mais la vie nous propose tant d’autres plaisirs que notre temps est précieux…

Trois fois rien, ça fait rien…

Valérie Perrin sort un nouveau roman. Certains sortent leur voiture le dimanche pour se promener, Valérie Perrin, elle, préfère sortir un livre pour nous balader avec précision. Elle a notamment choisi d’appeler son livre Trois et elle a demandé à son éditeur de mettre en couverture une photo représentant trois personnes ce qui signifie qu’elle ne parlera pas de trois chevaux, ni de trois voitures, ni de trois maisons, ou de la ville de Troyes. Merci à elle. C’est en effet toujours sympa de prendre soin de ses lecteurs et trices, en tous les cas de leurs neurones fatiguées par tant de mois de confinement – Ségolène Royal dit confinage mais c’est la même chose – en leur expliquant de quoi Trois est le chiffre dans le cas où, on ne sait jamais, le texte proposé juste après la couverture ne serait pas assez explicite.

Ce nouveau roman de la compagne de Claude Le Louche (qui bizarrement affirme que sur la couverture il voit six personnes) est en réalité un livre de « précisions » ; c’est-à-dire, et pour être nous aussi très précis, que madame Perrin n’écrit pas des phrases mais des précisions.

La première précision de Trois donne le ton ; la voici…

« Ce matin, Nina m’a regardée sans me voir »

Si l’on se fie à une certaine logique, regarder sans voir étant une faculté propre aux non-voyants et non aux dormeurs, puisque pour « regarder quelqu’un » il faut au minimum avoir les paupières levées, alors nous voilà informés que cette Nina a des problèmes de vision. Mais parce que Valérie Perrin a écrit un livre de précisions, elle nous permet d’en savoir plus à travers cette autre précision :

« Son regard a glissé comme les gouttes de pluie sur mon imperméable »

Cette précision poétique digne d’une strophe écrite par Didier Barbelivien nous indique deux choses : d’abord que madame Perrin écrit aussi bien qu’une publicité pour un imperméable Quechua (c’est du 1er prix), et qu’ensuite, à ce moment de l’histoire, il pleut. D’ailleurs, madame Perrin a tellement décidé d’être très précise au niveau de son style littéraire, et de la météo de son livre, qu’elle écrit ceci juste après…

« Il pleuvait comme vache qui pisse »

Maintenant que le taux d’humidité du roman a été installé par son auteur, et afin de mieux cerner la personnalité de cette fameuse Nina, madame Perrin nous propose cette précision supplémentaire :

« Elle portait des bottes en caoutchouc trop grandes et avait un long tuyau d’arrosage à la main »

Concernant cette précision, nous sommes obligés de faire remarquer à madame Perrin que, au vu de la situation météorologique de son roman, il serait plus judicieux d’être chaussé de bottes que de les porter, et que l’usage d’un tuyau d’arrosage, alors qu’il pleut comme « vache qui pisse », nous paraît incongru ; mais bon, peut-être que l’auteur de ce livre d’une densité dramatique proche d’un roman écrit sur un bateau, tellement l’humidité y est présente et son style à jeter aux poissons, nous cache quelque chose ; alors poursuivons notre lecture…

« J’entends les chiens mais je ne les vois pas »

Décidément… Entre Nina qui regarde sans voir, et la narratrice qui entend sans voir, il y a là matière à réflexion au sujet de l’acuité visuelle des protagonistes. Peut-être même que l’idée qui est proposée à la sagacité des lecteurs est celle-ci : quand il pleut on voit mal, ce qui oblige à plisser les yeux. Et c’est alors que toute la quintessence du message subliminal de Trois vous sautera aux yeux (merde, voilà qu’on écrit comme Guillaume Musso) : en réalité, il pleut dans le roman de Valérie Perrin comme vache qui plisse…

«  De la voir ça m’a fait comme une décharge électrique, 500 000 volts au bas mot »

Bas mot, ou haut mot, qu’importe. Le plus intéressant dans cette précision c’est de découvrir que les armes paralysantes utilisées par la police proposent une décharge électrique équivalente. C’est la seule faiblesse relevée dans ce livre, la seule précision qui manque de précision. La véritable phrase que Valérie Perrin aurait dû écrire, pour faire correspondre son style avec son projet littéraire, est celle-ci : « De la voir, ça m’a fait comme de recevoir une décharge électrique administrée par un représentant des forces de l’ordre dans l’exercice de ses fonctions… » Mais n’insistons pas sur ce point de détail et passons sans attendre à cette autre précision :

«  Elle s’est fondue dans les bras d’Étienne »

… qui est une précision décisive de ce roman puisque c’est grâce à elle que l’on comprend qu’Étienne est un chaud lapin, ou alors il faudrait mieux préciser comment on fond dans des bras pas chauds.

«  Quand on change de vie, on change de parfum »

Alors bien sûr, quand on ose écrire une telle précision dans un livre, il faut aussi de la répartie, parce que bien sûr on en connaît qui pourraient s’offusquer et répondre : « Et avant de mourir, on change de chaussettes ? » Mais Valérie Perrin est une écrivaine courageuse qui ose écrire ses précisions en assumant leurs conséquences, alors n’hésitons pas à dévoiler cette autre précision, toujours lisible dans la première page de son livre, qui elle aussi sera source de questionnement de la part des intellectuels de notre pays :

«  L’été appartient à tous les souvenirs »

Parce que c’est aussi à cela que sert un roman de précisions : à nous éclairer, à nous faire réfléchir, à nous obliger à nous poser les bonnes questions, telle que celle-ci : « Si l’été appartient à tous les souvenirs, l’hiver il appartient à qui ? »

«  Il y a un silence de plomb école Pasteur ce matin-là »

Cette précision est intéressante car elle nous permet de vous rappeler que, selon Pasteur, pour comparer la densité d’un silence de plomb avec celle d’un sommeil de plomb, il ne faut surtout pas ronfler. Ceci étant dit, on comprend madame Perrin qui, à force d’accumuler toutes ces précisions à chaque ligne de son livre, n’a franchement pas le temps d’inventer des phrases à elle, et puis quoi, les « froid de canard », les « ça dort debout » ou les « ça me passe par la tête », il faut bien que ça serve, non ? Les journalistes les utilisent, les gens dans la rue aussi, alors pourquoi pas les écrivains ?

«  Tellement timide qu’il semble caché derrière lui-même »

Nous avons souhaité terminer en beauté sur cette dernière précision car elle nous a fait réfléchir et c’est très bon signe car si un livre ne vous oblige pas à vous remettre en question autant ne rien lire. Pourquoi on vous dit ça, au sujet de cette précision ? Parce que si je suis timide, et que je me cache derrière « moi-même », qui est donc timide, derrière qui va se cacher ce « moi-même » ? Derrière moi ? Eh bien vous savez quoi ? Nous on n’en sait rien.

Voilà… On va arrêter de faire la liste de toutes les précisions contenues dans le livre Trois de Valérie Perrin – qui est à la littérature ce que les devinettes Carambar sont à la philosophie – et on va vous dire ce qu’on en pense vraiment : si vous arrivez à vous divertir, en lisant ce roman, eh bien ce sera la preuve que que c’est possible de s’amuser d’un rien…

RiP.

NB : il est à noter que toutes ces précisions sont à lire dès la première page du livre, on vous laisse donc imaginer le nombre de précisions déterminantes pour l’humanité que contient ce roman.

Les terres compromises

Jean-Michel Guenassia exerça la profession d’avocat durant six années et on se demande bien qui lui écrivait ses plaidoiries. On ne dit pas ça parce que ses clients étaient souvent condamnés mais parce qu’il vient de publier un livre qui donne envie de soutenir, avec une détermination décuplée, la forêt amazonienne.

Historiquement, monsieur Guenassia a reçu le prix Goncourt des Lycéens (il y a des gifles qui se perdent) pour son roman, paru en 2009, Le Club des incorrigibles optimistes, qui est un livre de presque 1000 pages ce qui représente donc 0,005 % de la forêt amazonienne. Dans ce texte, la première phrase est celle-ci : «  Aujourd’hui, on enterre un écrivain » qui est bien la preuve qu’il suffisait d’attendre.

Le roman Les terres promises, paru en mars 2021, est présenté comme étant la suite du Club des incorrigibles optimistes mais parce qu’il faut bien en vendre l’auteur précise, quand on l’interroge sur l’intérêt de faire paraître une suite douze ans après, que les deux livres peuvent se lire sans avoir lu l’autre. Vous comprenez ? C’est un peu comme Star Wars et Le gendarme de Saint-Tropez, vous pouvez regarder n’importe quel épisode sans avoir vu les autres, et même alterner entre les deux films, et je vous mets au défi de trouver un point commun entre le costume de Dark Vador et celui de l’Adjudant Cruchot (Adjudant-Chef selon de Funès). Pour les livres de monsieur Guenassia c’est pareil, nous avons alterné la lecture du Club des incorrigibles optimistes et des Terres promises, en feuilletant alternativement une page de l’un et une page de l’autre, et objectivement on n’est pas arrivés à savoir lequel de ces deux livres est le plus mal écrit alors que pourtant ils ne racontent pas la même histoire.

Un écrivain a un jour fait une remarque judicieuse à l’intention d’un journaliste qui voulait savoir à quoi « servait » la littérature (ce qui en soi est une question qui n’intéresse pas ceux qui n’ont plus d’argent pour remplir leur frigo). L’écrivain avait dit ceci : « La littérature ne doit pas apporter de réponses, ni colporter un quelconque message, mais inciter les lecteurs à se poser des questions » ; concernant monsieur Guenassia, c’est ce qu’on a fait, phrase après phrase, et le problème que n’avait pas prévu l’écrivain (le vrai) c’est qu’après ce moment, après une telle lecture, on ne se sent pas moins bête mais on n’a plus du tout envie de se poser de questions.

Passons maintenant aux choses concrètes, et tentons de démontrer que Les terres promises est à la littérature ce que les béquilles de Didier Barbelivien (qui trébuchent souvent sur ses phrases) sont aux chevilles d’Arthur Rimbaud. Faisons cela simplement, en pilonnant les premières pages du livre, d’abord parce qu’on n’a pas non plus que des mauvais romans à lire, et donc tout notre temps à leur consacrer.

« Je hais ma mère »

On dirait du Camus

Première question, au sujet de la première phrase du livre… Est-ce que monsieur Guenassia a voulu faire un clin d’œil à Albert Camus (précisons L’étranger pour les lecteurs de Bernard Werber) ? C’est fort possible. Alors nous on dit qu’il ne faut jamais se risquer à ce genre de clin d’œil surtout quand on semble écrire en tapant sur son clavier les yeux fermés.

« La violence de mon ressentiment me submerge »

Glou Glou

La question qui nous submerge immédiatement est celle-ci : est-ce que monsieur Guenassia a peur de l’eau ? Vous comprendrez plus loin pourquoi une telle question nous submerge, comme jamais auparavant une question ne nous avait submergés.

« J’ai commis l’erreur de pousser la porte de la chambre… Cela faisait deux ans que je n’y avais pas mis les pieds… »

Même pas un œil ?

L’Institut Mondial de la Physique Qu’on Tique, après plusieurs années de recherche, est arrivé au même résultat que monsieur Guenassia : la première chose que l’on met quand on entre dans une pièce c’est les pieds, mais alors on se questionne, est-ce qu’Albert Einstein n’aurait pas répondu « tout est relatif… » ?

« Quatre chaises de jardin attendent on ne sait quoi… »

Et les chaises des salles d’attente ?

Vous ne vous étiez jamais posé la question ? Alors c’est l’occasion, grâce au livre de monsieur Guenassia : elles attendent quoi, en général, les chaises de jardin ? Peut-être le printemps, allez savoir…

« Les regrets et les remords l’ont submergé »

Glou Glou 2

On vous l’avais dit, que la question se posait, au sujet de la phobie aquatique de monsieur Guenassia… Et maintenant que vous avez compris que ce livre est une véritable machine à se poser des questions, on va aller plus vite… Prêts ?

«  La maison dormait »

Dans quelle chambre ?

«  D’après les bribes de conversation que je saisissais au vol »

Faut-il se munir d’un filet à papillons lors d’une discussion ?

«  Le cœur de Cécile avait failli éclater »

C’est qui qui l’a gonflé ? Hein ?

«  son regard de biais qui faisait fondre les filles »

Et les regards de braise, ils font fondre la glace ?

«  Peut-être que c’est cela l’amour, les frontières plus ou moins alambiquées que l’on dresse, ou pas, entre nous et les autres »

Et la guerre c’est pareil ? Au sujet des frontières ?

«  On était ensemble quand on était ensemble »

Et pour être seul, il faut être seul ?

«  On voudrait que les mots s’ajustent à ce qu’on a vécu »

Comme dans le livre de monsieur Guenassia ?

« On a été à deux doigts de se disputer »

Quelles tailles les doigts ?

« Il croyait dur comme fer »

Et quand on croit à quelque chose de mou comme un matelas ?

« Son rôle avait rétréci au montage »

Et dans un film en noir et blanc, est-ce qu’on peut mélanger les couleurs ?

« elle a jeté un œil à droite »

Elle n’en voulait plus ?

On va arrêter là ce travail fastidieux quand on aime la littérature et conclure en disant que c’est vrai, un roman c’est avant tout une machine à inciter les lecteurs à se poser des questions, et disons que le livre de monsieur Guenassia est une sacrée machine, même si ce sont surtout des questions idiotes qu’elle fabrique.

RiP.

Cul l’eût cru ?

Selon sa biographie officielle Arthur Dreyfus est un garçon de « bonne famille », comme on ne dit plus. Petit-fils de déporté, étudiant en classes préparatoires littéraires au lycée Henry IV (qui objectivement a quand même été l’un des trois meilleurs rois de France), diplômé du CELSA, titulaire d’un Master de marketing (ceci expliquant le reste), et écrivain donc.

Réfractaire à la pudibonderie, comme on ne dit plus non plus, il a également à son actif l’organisation d’un jogging « cul nu » devant le Sénat et il a jugé utile en 2014 d’écrire l’Histoire de ma sexualité (Gallimard) et en 2016, mais cette fois-ci chez le concurrent Grasset, et surtout avec Dominique Fernandez, de l’Académie Française, quand même, merde, faut plus déconner, un livre intitulé Correspondances indiscrètes ce qui, et immédiatement, a provoqué chez nous, et au niveau non pas des sphincters mais des mandibules, des contractions proches du fou-rire car ce livre aurait bien sûr dû s’intituler : Correspondances impudiques puisqu’il aborde notamment, devinez quoi, le sujet de « comment écrire sur le sexe ». Bon. Tout ceci nous semble assez bien poser le bonhomme, il n’y a que sa mère qui ne le comprendrait pas. Elle lui dirait (selon ce qu’on peut lire dans son ramassis de niaiseries) : « Pour toi, le sexe est une chose normale, alors que pour les gens elle ne l’est pas » ; désolés madame, mais pour votre fils, le sexe n’est pas quelque chose de banale sinon pourquoi consacrerait-il tant de temps et tant de livres à en parler ? Hein ? Et toc ! Voilà comment on s’y prend pour ramener au niveau du sol ceux qui pensent que leur trou du cul mérite de figurer dans un livre ensuite classé en littérature.

« Pendant plusieurs années je me suis épuisé à écrire et à baiser. »

C’est bien noté, mais dans quel ordre ?

Puisque ce monsieur est très présent médiatiquement, et qu’il n’a pas besoin de nous pour faire sa promotion, alors on a décidé de pilonner son livre (son livre, entendons-nous bien, rien que son livre) en hommage à cette réflexion d’Umberto Eco qui avait dit, au sujet d’internet, que la vraie révolution avait été de donner la possibilité à des « Trous du cul » de s’exprimer, d’imposer leurs points de vue qui, avant le Web, seraient resté confinés dans le cadre restreint d’une cuisine, d’un plumard, ou d’un troquet, comme on ne dit plus1. Monsieur Dreyfus ayant décidé, lui, de donner la parole à son propre trou du cul non pas par le biais du Web mais de celui de la littérature on vous prévient que son livre est surtout un journal de baises.

« J’ai pris l’habitude d’effectuer des lavements de temps à autre, parfois pour préparer le sexe, parfois pour le sentiment de lavement interne qu’ils procurent »

Propreté bien ordonnée commence par soi-même

Vous apprendrez ainsi dès les premières pages qu’Arthur Dreyfus est propriétaire d’un trou du cul qu’il entretient très régulièrement, contrairement à d’autres trous du cul qu’il fréquente et qui sont moins propres mais monsieur Dreyfus est plutôt conciliant, et puis qu’est-ce qu’on ne ferait pas au nom de la littérature ? L’information qui vous manquera, quand vous aurez refermé ce livre, personnellement ce fut à la page 14, est de savoir si, du vivant de Paul Otchakovsky-Laurens2 un tel ramassis de « culneries » aurait été édité. 

RiP.

1 – Pour les plus tatillons voici les propos exactes tenus par ce grand monsieur : « La télévision a promu l’idiot du village, auquel le spectateur se sentait supérieur. Le drame d’Internet, c’est qu’il est en train de faire de l’idiot du village un porteur de vérité. » ou encore : «  Internet a donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. »

2 – Il s’agit du fondateur – disparu en 2018 – de la maison d’édition P.O.L. Il semble en effet que Gallimard et Grasset n’aient pas souhaité publier le livre d’un trou du cul.

D’après une histoire nulle

Alors, désolés de vous l’annoncer, à vous, lycéennes et lycéens de France qui avaient attribué à Delphine de Vigan le prix Goncourt qui porte votre nom, mais elle vous a pris pour des gens atteints de sénilité mentale ce qui, concernant des lycéens, est tout de même courageux de sa part.

Nous savons. En tant que régulièrement outragés par ceux qui nous jugent indignes de pouvoir critiquer un livre, en ayant seulement lu ses premières pages, nous savons que ce n’est jamais facile d’apprendre que l’on a été pris pour ce que l’on n’est théoriquement pas, en l’occurrence et vous concernant, par une personne à qui on a remis une récompense. Mais comme dit le proverbe (on en case un dès maintenant parce que de proverbes il en sera beaucoup question par la suite) : vieux motard que jamais1.

Ce qui est dommage, c’est que c’est dès la première page de son roman D’après une histoire vraie que Madame de Vigan – qui est pourtant une personne bien élevée, ne dit-elle pas d’ailleurs à son mari, dès le réveil, qu’il a une grande librairie – que le lecteur un peu attentif peut se sentir offusqué d’être pris pour un abruti.

Delphine de Vigan écrit ceci en introduction de son texte :

« Quelques mois après la parution de mon dernier roman, j’ai cessé d’écrire »

Jusque-là, il n’y a rien dire. Nous pensons que c’est clair pour tout le monde. La situation est limpide : la narratrice n’écrit plus depuis son dernier roman. Mais justement, puisque Delphine de Vigan pense que les personnes qui la lisent sont dotées d’un Qi (Quotient intellectuel) qui ne permettrait pas à une poule de se poser la question si c’est elle qui a commencé ou son œuf, elle précise juste après :

«  Je n’ai pas écrit une ligne »

Certains vont nous rétorquer que Delphine de Vigan est une personne, compte tenu de sa bonne éducation, qui se soucie des lecteurs qui lisent de manière distraite, et que c’est pour ne laisser personne sur le bord du chemin de sa prose qu’elle a fait installer, tels des panneaux publicitaires, des phrases qui doivent répéter plusieurs fois le même message. Si c’est le cas alors on comprend mieux. Parce que juste après, elle a fait poser comme panneau ceci :

« Je n’ai pas écrit une lettre administrative, pas un carton de remerciement, pas une carte postale de vacances2, pas une liste de courses. Rien qui demande un quelconque effort de rédaction »

Bon. Après toutes ces précisons, qui sont données aux lecteurs depuis la première ligne de la première page, vous allez vous imaginer que l’on va enfin pouvoir passer aux choses sérieuses, c’est-à-dire au « pourquoi ? » ; eh bien pas du tout. On vous le dit depuis le début de ce pilonnage, Delphine de Vigan est persuadée que vous êtes atteints d’Atrophie Multisystématisée, ou plus couramment appelée « perte de neurones ».

« Pas une ligne, pas un mot… »

Vous n’avez toujours pas compris ? Vous vous demandez ce que cherche à vous dire Delphine de Vigan ? Rassurez-vous, c’est pas très grave, la prochaine phrase va mieux vous éclairer :

« Le simple fait de tenir un stylo m’apparu de plus en plus difficile »

Toujours pas convaincus ?

«  écrire, je ne pouvais plus »

Encore un petit doute ?

« écrire, c’était non »

Voilà ce qu’on appelle un début de roman qui enfonce le clou5. Et que ceux qui oseront dire : «  Elle a quoi, au juste, Delphine de Vigan, dans son roman, comme problème ? » demandent sans attendre à leur député de présenter un texte de loi sur Le droit de mourir dignement quand on ne comprend pas un roman de Delphine de Vigan ; parce que pour eux, c’est grave.

Pour conclure ce pilonnage, nous préciserons que Delphine de Vigan, qui en plus d’être bien élevée et très joueuse, a caché, toujours dans la première page de son roman, un jeu très distrayant. Ce jeu s’intitule : De quoi souffre le malade ? ; et il a beaucoup amusé Sidonie, qui est la fille de notre comptable qui est en CE1 (on parle de notre comptable3). La règle du jeu est très simple : Delphine de Vigan a décrit quatre symptômes qui sont tous liés à une maladie ; il suffit donc de trouver laquelle4.

– « La vue d’un carnet me donnait le haut le cœur »

– « J’ai été prise de panique dès que j’ouvrais un document »

– « Mes mains se sont mises à trembler dès que je les approchais d’un clavier »

– « Le simple mot « écrire » suffisait à me nouer l’estomac »

Que celles et ceux qui ont acheté ce livre s’amusent chez eux, car on est certains que Delphine de Vigan a dû cacher bien d’autres énigmes pour vous distraire dans son livre (personnellement on a arrêté de lire à la page 9) ; et laissons plutôt le dernier mot à Sidonie qui, du haut de ses sept ans, a trouvé la solution du jeu : « Je pense que la dame elle doit souvent aller au cabinet »

RiP.

Notes :

1 – Comprenez bien sûr, « vaut mieux tard que jamais », mais pour célébrer continuellement les vrais écrivains de manière discrète nous avons décidé de glisser dans nos pilonnages un calembour ridicule en hommage à Victor Hugo qui lui-même en parsemait ses écrits, comme par exemple celui-ci qui est tantôt attribué à Alphonse Allais ou à l’auteur des Misérables, mais qu’importe : « Shakespeare, Shakespeare, on croirait entendre mourir un auvergnat… » ; sans oublier le fameux : « Longtemps je me suis couché de bonne heure », de l’immense Marcel Proust.

2 – Il est vrai qu’on envoie aussi des cartes postales d’un cimetière ou pour annoncer qu’au travail ça se passe bien.

3 – On déconne.

4 – On peut quand même dire merci à cette auteure, car ce n’est pas tous les jours qu’un écrivain nous permet de nous distraire avec un roman, et surtout dès la première page !

5- Pour ceux qui doutent, lisez donc vraiment le livre.


Essai transformé ?

Le prix Renaudot Essai de 2018, qui a été attribué sans discussion inutile à Olivia de Lamberterire pour son livre Avec toutes mes sympathie (Stock – 2018), aurait dû s’estampiller Prix Renaudot du cliché ce qui aurait permis à Polaroïd de proposer gratuitement, pour toute pellicule de tristesse achetée, une autre pellicule encore plus triste.

Vous pensez qu’en débutant une critique de la sorte on a décidé de se moquer ? Alors lisez donc plutôt cette phrase tirée du livre de madame de Lamberterire si vous nous prenez pour des plaisantins :

« Recouvert d’une fine pellicule de tristesse, j’allume mon ordinateur »

Mais pour bien comprendre la portée littéraire de cette œuvre, qui est à l’art littéraire ce que Pif était à son gadget, cessons de trop nous faire passer pour des rigolos et concentrons-nous sur ce texte que les spécialistes qualifieront sûrement d’auto-fiction mais le problème est ailleurs ; notamment dans cette prochaine phase :

« Changer de vue, à défaut de changer de vie »

Ou celle-ci qui fait déjà fureur chez les conducteurs de dromadaires du désert de Gobi : 

«  J’ai bossé jusqu’à plus soif… »

Ou cette autre réflexion philosophique au style échevelé qui pourrait, pourquoi pas, servir de sujet principal lors d’un prochain baccalauréat : 

«  Je suis presque heureuse d’avoir encore des poils pubiens »

Mais parce qu’Olivia de Lamberterire n’a pas que des capacités d’écrits vains, que la poésie fait aussi partie de son cheptel de compétences, on vous propose cette autre sentence digne d’une poésie de Gérard de Nerval (quand il était ivre) :

«  Un matin froissé de papier de soie »

Et maintenant pour conclure, pourquoi ne pas profiter de cette dernière citation écrite grâce aux qualités intrinsèques de la très chère Olivia de Lamberterire qui, ne l’oublions pas, est une critique littéraire très reconnue même dans la rue (Le masque et la plume, France 2, le magazine Elle…) qui donne toute l’année son avis sur des livres, et donc qui devait éprouver le désir de se faire elle-même critiquer ; enfin c’est ce qu’on pense. Cette ultime citation va mettre en valeur le sens aigu de la synthèse de cette auteure débutante, c’est-à-dire cette capacité d’exprimer en quelques mots ce que d’autres mettraient une vie à ne pas oser dire :

« les mauvais écrivains me bouffent la vie » 

Le sujet de ce livre ne prêtant pas à rire (il évoque le suicide du frère) il peut inciter à l’indulgence, c’est-à-dire à la complaisance ; mais après réflexion nous nous sommes convaincus que ce n’était pas parce que l’on attribuait le Renaudot Essai à un livre que cet essai était nécessairement réussi.

NB : toutes les phrases citées dans cette critique sont tirées du livre de madame de Lamberterire, si vous ne le croyez pas, et on peut aisément le comprendre, vous n’avez qu’à vérifier, mais franchement, on vous souhaite de nous croire sur parole… 

Fallait oser !

Afin de ne pas laisser à nos contempteurs le monopole du dénigrement (ils nous reprochent de critiquer des livres sans avoir besoin de les lire, c’est fou non ?) nous nous sommes risqués dans une jungle qui semble avoir son petit succès mais qui finalement n’est jamais vraiment explorée en profondeur…

Nous avons ramené de notre aventure quelques perles, et ces découvertes nous auront permis de nous convaincre que décidément, souffrir pour ces quelques babioles est bien inutile. Parfaitement… De ce périple nous retiendrons cette morale : lire plus d’une page de certains livres est inutile pour se convaincre qu’ils sont nuls.

Commençons, à tout seigneur toute horreur, par Grégoire Delacourt qui, dans Les quatre saisons de l’été, roman sorti pour le grand préjudice des arbres en 2015, nous écrit ceci :

«  Les hommes sont des voleurs qui ne gardent pas leur butin »

Grégoire Delacourt assez vite

Remercions donc cet auteur d’avoir utilisé la littérature pour nous proposer ce genre de réflexion, surtout quand on connaît le sujet de son fameux livre, La liste de mes envies ( JC Lattès – 2012), dans lequel le mari partait en voyage, justement, avec le magot volé à sa femme (joueuse de loto)… Faudrait savoir Grégoire.

Poursuivons notre randonnée avec David Foenkinos qui, dans Je vais mieux (roman thérapeutique publié 2013), nous affirme que :

«  On devrait vivre sa vie à l’envers pour ne pas la rater »

David Foenkinul

Ce qui nous permet de conseiller chaleureusement à ce cher David de peut-être écrire ses prochains livres en commençant par la fin.

Toujours survivants, c’est ensuite un roman d’Agnès Ledig qui s’est mis en travers de notre chemin littéraire. Dans De tes nouvelles (2017) elle se permet de nous proposer une ordonnance que même un sexologue n’aurait pas osé écrire, c’est vous dire comme la littérature est supérieure à la science :

«  Être amoureux, c’est avoir le corps qui vibre et entendre cogner son coeur accroché à un gros élastique solide »

Agnès Ledig

Ce qui, vous en conviendrez, donne envie d’être amoureux, surtout pour l’élastique.

Concernant Thibault de Montaigu, qui a eu droit à un court moment de faiblesse de notre part (nous étions prêts à épargner son dernier opus), on peut affirmer après être sortis indemnes de son livre qu’il est à la littérature ce que les blagues de Toto sont à l’esprit français. On en veut pour preuve ces quelques sentences qui auraient pu sortir tout droit du cerveau d’un primate ce qui, vous en conviendrez, n’est pas charitable envers nos amis les bêtes. Pour vous éviter de perdre votre temps nous vous avons ramené de notre excursion ces quelques preuves de lucidité de l’auteur de La Grâce (2020) dans lequel ce cher Thibault veut nous faire croire que la foi lui est tombée dessus alors que si c’était vrai il nous aurait fait grâce du contenu de sa pensée, en bon chrétien charitable…

« C’est quand tout s’achève que tout commence »

… ou encore pour les anti-conformistes :

« Il faut parfois fermer les yeux pour que vienne la lumière »

… ou pour ceux qui pensent encore que les cheveux ne poussent que sur la tête : 

« Sa tête est toute remplie de cavalcades échevelées »

… ou pour ceux qui ont peur des divorces :

« Les ruptures lui font moins peur que la roulette du dentiste »

… ou pour ceux qui ont peur de grossir :

« Sa largesse fait l’admiration de tous »

… ou pour les mêmes : 

« Le néon accusateur du frigo »

… ou pour ceux qui aiment les douches :

« Il en est inondé de joie »

… et enfin pour ceux qui l’avaient oublié :

« Aussi lourd que du plomb, aussi fluide que de l’eau »

L’anomalie du prix Goncourt

Le prix Goncourt de la première phrase a été attribué à L’anomalie (Gallimard 2020) d’Hervé le Tellier pour une sentence magistrale qui va sûrement donner envie aux pires écrivains du territoire national, et d’ailleurs, n’ayons pas peur des mots, de se mettre à écrire en se disant :

« Si une phrase pareille a eu le Goncourt, pourquoi pas moi ? »

Avant de vous dévoiler ce que les membres de l’Académie Goncourt ont qualifié de « il y avait longtemps qu’on n’avait pas lu une phrase de cette puissance émotionnelle et stylistique » nous conseillons aux parents qui rencontrent des difficultés à élever leurs jeunes enfants, notamment ceux qui se mettent à genoux devant leur progéniture pour leur supplier de lire un livre, et parfois en ces termes : «  Allez ! Merde ! Putain ! Rien qu’une page tous les soirs, c’est rien ! Tu sais ce qu’on m’a fait manger, à moi ? La Princesse de Clèves ! 500 pages sur une gonzesse qui veut et qui veut plus ! Alors ! Tu veux bien ? Hein ? Une page par jour, que le recto… S’il te plaît, pour que je me dise que tous les livres que j’ai achetés depuis 30 ans pourront servir encore… » ; de ne surtout pas leur faire lire ce qui va suivre car ils risquent de perdre définitivement toute leur crédibilité de grandes personnes donneuses de leçons.

Bien… Vous êtes prêts ?

Alors voici la fameuse phrase récompensée par le prix Goncourt de la première phrase…

« Tuer quelqu’un, ça compte pour rien » 

Voilà, voilà.