Trois fois rien, ça fait rien…

Valérie Perrin sort un nouveau roman. Certains sortent leur voiture le dimanche pour se promener, Valérie Perrin, elle, préfère sortir un livre pour nous balader avec précision. Elle a notamment choisi d’appeler son livre Trois et elle a demandé à son éditeur de mettre en couverture une photo représentant trois personnes ce qui signifie qu’elle ne parlera pas de trois chevaux, ni de trois voitures, ni de trois maisons, ou de la ville de Troyes. Merci à elle. C’est en effet toujours sympa de prendre soin de ses lecteurs et trices, en tous les cas de leurs neurones fatiguées par tant de mois de confinement – Ségolène Royal dit confinage mais c’est la même chose – en leur expliquant de quoi Trois est le chiffre dans le cas où, on ne sait jamais, le texte proposé juste après la couverture ne serait pas assez explicite.

Ce nouveau roman de la compagne de Claude Le Louche (qui bizarrement affirme que sur la couverture il voit six personnes) est en réalité un livre de « précisions » ; c’est-à-dire, et pour être nous aussi très précis, que madame Perrin n’écrit pas des phrases mais des précisions.

La première précision de Trois donne le ton ; la voici…

« Ce matin, Nina m’a regardée sans me voir »

Si l’on se fie à une certaine logique, regarder sans voir étant une faculté propre aux non-voyants et non aux dormeurs, puisque pour « regarder quelqu’un » il faut au minimum avoir les paupières levées, alors nous voilà informés que cette Nina a des problèmes de vision. Mais parce que Valérie Perrin a écrit un livre de précisions, elle nous permet d’en savoir plus à travers cette autre précision :

« Son regard a glissé comme les gouttes de pluie sur mon imperméable »

Cette précision poétique digne d’une strophe écrite par Didier Barbelivien nous indique deux choses : d’abord que madame Perrin écrit aussi bien qu’une publicité pour un imperméable Quechua (c’est du 1er prix), et qu’ensuite, à ce moment de l’histoire, il pleut. D’ailleurs, madame Perrin a tellement décidé d’être très précise au niveau de son style littéraire, et de la météo de son livre, qu’elle écrit ceci juste après…

« Il pleuvait comme vache qui pisse »

Maintenant que le taux d’humidité du roman a été installé par son auteur, et afin de mieux cerner la personnalité de cette fameuse Nina, madame Perrin nous propose cette précision supplémentaire :

« Elle portait des bottes en caoutchouc trop grandes et avait un long tuyau d’arrosage à la main…  »

Concernant cette précision, nous sommes obligés de faire remarquer à madame Perrin que, au vu de la situation météorologique de son roman, il serait plus judicieux d’être chaussé de bottes que de les porter, et que l’usage d’un tuyau d’arrosage, alors qu’il pleut comme « vache qui pisse », nous paraît incongru ; mais bon, peut-être que l’auteur de ce livre d’une densité dramatique proche d’un roman écrit sur un bateau, tellement l’humidité y est présente et son style à jeter aux poissons, nous cache quelque chose ; alors poursuivons notre lecture…

« J’entends les chiens mais je ne les vois pas »

Décidément… Entre Nina qui regarde sans voir, et la narratrice qui entend sans voir, il y a là matière à réflexion au sujet de l’acuité visuelle des protagonistes. Peut-être même que l’idée qui est proposée à la sagacité des lecteurs est celle-ci : quand il pleut on voit mal, ce qui oblige à plisser les yeux. Et c’est alors que toute la quintessence du message subliminal de Trois vous sautera aux yeux (merde, voilà qu’on écrit comme Guillaume Musso) : en réalité, il pleut dans le roman de Valérie Perrin comme vache qui plisse…

«  De la voir ça m’a fait comme une décharge électrique, 500 000 volts au bas mot»

Bas mot, ou haut mot, qu’importe. Le plus intéressant dans cette précision c’est de découvrir que les armes paralysantes utilisées par la police proposent une décharge électrique équivalente. C’est la seule faiblesse relevée dans ce livre, la seule précision qui manque de précision. La véritable phrase que Valérie Perrin aurait dû écrire, pour faire correspondre son style avec son projet littéraire, est celle-ci : « De la voir, ça m’a fait comme de recevoir une décharge électrique administrée par un représentant des forces de l’ordre dans l’exercice de ses fonctions… » Mais n’insistons pas sur ce point de détail et passons sans attendre à cette autre précision :

«  Elle s’est fondue dans les bras d’Étienne »

… qui est une précision décisive de ce roman puisque c’est grâce à elle que l’on comprend qu’Étienne est un chaud lapin, ou alors il faudrait mieux préciser comment on fond dans des bras pas chauds.

«  Quand on change de vie, on change de parfum »

Alors bien sûr, quand on ose écrire une telle précision dans un livre, il faut aussi de la répartie, parce que bien sûr on en connaît qui pourraient s’offusquer et répondre : « Et avant de mourir, on change de chaussettes ? » Mais Valérie Perrin est une écrivaine courageuse qui ose écrire ses précisions en assumant leurs conséquences, alors n’hésitons pas à dévoiler cette autre précision, toujours lisible dans la première page de son livre, qui elle aussi sera source de questionnement de la part des intellectuels de notre pays :

«  L’été appartient à tous les souvenirs »

Parce que c’est aussi à cela que sert un roman de précisions : à nous éclairer, à nous faire réfléchir, à nous obliger à nous poser les bonnes questions, telle que celle-ci : « Si l’été appartient à tous les souvenirs, l’hiver il appartient à qui ? »

«  Il y a un silence de plomb école Pasteur ce matin-là »

Cette précision est intéressante car elle nous permet de vous rappeler que, selon Pasteur, pour comparer la densité d’un silence de plomb avec celle d’un sommeil de plomb, il ne faut surtout pas ronfler. Ceci étant dit, on comprend madame Perrin qui, à force d’accumuler toutes ces précisions à chaque ligne de son livre, n’a franchement pas le temps d’inventer des phrases à elle, et puis quoi, les « froid de canard », les « ça dort debout » ou les « ça me passe par la tête », il faut bien que ça serve, non ? Les journalistes les utilisent, les gens dans la rue aussi, alors pourquoi pas les écrivains ?

«  Tellement timide qu’il semble caché derrière lui-même… »

Nous avons souhaité terminer en beauté sur cette dernière précision car elle nous a fait réfléchir et c’est très bon signe car si un livre ne vous oblige pas à vous remettre en question autant ne rien lire. Pourquoi on vous dit ça, au sujet de cette précision ? Parce que si je suis timide, et que je me cache derrière « moi-même », qui est donc timide, derrière qui va se cacher ce « moi-même » ? Derrière moi ? Eh bien vous savez quoi ? Nous on n’en sait rien.

Voilà… On va arrêter de faire la liste de toutes les précisions contenues dans le livre Trois de Valérie Perrin – qui est à la littérature ce que les devinettes Carambar sont à la philosophie – et on va vous dire ce qu’on en pense vraiment : si vous arrivez à vous divertir, en lisant ce roman, eh bien ce sera la preuve que que c’est possible de s’amuser d’un rien…

RiP.

NB : il est à noter que toutes ces précisions sont à lire dès la première page du livre, on vous laisse donc imaginer le nombre de précisions déterminantes pour l’humanité que contient ce roman.

Les terres compromises

Jean-Michel Guenassia exerça la profession d’avocat durant six années et on se demande bien qui lui écrivait ses plaidoiries. On ne dit pas ça parce que ses clients étaient souvent condamnés mais parce qu’il vient de publier un livre qui donne envie de soutenir, avec une détermination décuplée, la forêt amazonienne.

Historiquement, monsieur Guenassia a reçu le prix Goncourt des Lycéens (il y a des gifles qui se perdent) pour son roman, paru en 2009, Le Club des incorrigibles optimistes, qui est un livre de presque 1000 pages ce qui représente donc 0,005 % de la forêt amazonienne. Dans ce texte, la première phrase est celle-ci : «  Aujourd’hui, on enterre un écrivain » qui est bien la preuve qu’il suffisait d’attendre.

Le roman Les terres promises, paru en mars 2021, est présenté comme étant la suite du Club des incorrigibles optimistes mais parce qu’il faut bien en vendre l’auteur précise, quand on l’interroge sur l’intérêt de faire paraître une suite douze ans après, que les deux livres peuvent se lire sans avoir lu l’autre. Vous comprenez ? C’est un peu comme Star Wars et Le gendarme de Saint-Tropez, vous pouvez regarder n’importe quel épisode sans avoir vu les autres, et même alterner entre les deux films, et je vous mets au défi de trouver un point commun entre le costume de Dark Vador et celui de l’Adjudant Cruchot (Adjudant-Chef selon de Funès). Pour les livres de monsieur Guenassia c’est pareil, nous avons alterné la lecture du Club des incorrigibles optimistes et des Terres promises, en feuilletant alternativement une page de l’un et une page de l’autre, et objectivement on n’est pas arrivés à savoir lequel de ces deux livres est le plus mal écrit alors que pourtant ils ne racontent pas la même histoire.

Un écrivain a un jour fait une remarque judicieuse à l’intention d’un journaliste qui voulait savoir à quoi « servait » la littérature (ce qui en soi est une question qui n’intéresse pas ceux qui n’ont plus d’argent pour remplir leur frigo). L’écrivain avait dit ceci : « La littérature ne doit pas apporter de réponses, ni colporter un quelconque message, mais inciter les lecteurs à se poser des questions » ; concernant monsieur Guenassia, c’est ce qu’on a fait, phrase après phrase, et le problème que n’avait pas prévu l’écrivain (le vrai) c’est qu’après ce moment, après une telle lecture, on ne se sent pas moins bête mais on n’a plus du tout envie de se poser de questions.

Passons maintenant aux choses concrètes, et tentons de démontrer que Les terres promises est à la littérature ce que les béquilles de Didier Barbelivien (qui trébuchent souvent sur ses phrases) sont aux chevilles d’Arthur Rimbaud. Faisons cela simplement, en pilonnant les premières pages du livre, d’abord parce qu’on n’a pas non plus que des mauvais romans à lire, et donc tout notre temps à leur consacrer.

« Je hais ma mère »

On dirait du Camus

Première question, au sujet de la première phrase du livre… Est-ce que monsieur Guenassia a voulu faire un clin d’œil à Albert Camus (précisons L’étranger pour les lecteurs de Bernard Werber) ? C’est fort possible. Alors nous on dit qu’il ne faut jamais se risquer à ce genre de clin d’œil surtout quand on semble écrire en tapant sur son clavier les yeux fermés.

« La violence de mon ressentiment me submerge »

Glou Glou

La question qui nous submerge immédiatement est celle-ci : est-ce que monsieur Guenassia a peur de l’eau ? Vous comprendrez plus loin pourquoi une telle question nous submerge, comme jamais auparavant une question ne nous avait submergés.

« J’ai commis l’erreur de pousser la porte de la chambre… Cela faisait deux ans que je n’y avais pas mis les pieds… »

Même pas un œil ?

L’Institut Mondial de la Physique Qu’on Tique, après plusieurs années de recherche, est arrivé au même résultat que monsieur Guenassia : la première chose que l’on met quand on entre dans une pièce c’est les pieds, mais alors on se questionne, est-ce qu’Albert Einstein n’aurait pas répondu « tout est relatif… » ?

« Quatre chaises de jardin attendent on ne sait quoi… »

Et les chaises des salles d’attente ?

Vous ne vous étiez jamais posé la question ? Alors c’est l’occasion, grâce au livre de monsieur Guenassia : elles attendent quoi, en général, les chaises de jardin ? Peut-être le printemps, allez savoir…

« Les regrets et les remords l’ont submergé »

Glou Glou 2

On vous l’avais dit, que la question se posait, au sujet de la phobie aquatique de monsieur Guenassia… Et maintenant que vous avez compris que ce livre est une véritable machine à se poser des questions, on va aller plus vite… Prêts ?

«  La maison dormait »

Dans quelle chambre ?

«  D’après les bribes de conversation que je saisissais au vol »

Faut-il se munir d’un filet à papillons lors d’une discussion ?

«  Le cœur de Cécile avait failli éclater »

C’est qui qui l’a gonflé ? Hein ?

«  son regard de biais qui faisait fondre les filles »

Et les regards de braise, ils font fondre la glace ?

«  Peut-être que c’est cela l’amour, les frontières plus ou moins alambiquées que l’on dresse, ou pas, entre nous et les autres »

Et la guerre c’est pareil ? Au sujet des frontières ?

«  On était ensemble quand on était ensemble »

Et pour être seul, il faut être seul ?

«  On voudrait que les mots s’ajustent à ce qu’on a vécu »

Comme dans le livre de monsieur Guenassia ?

« On a été à deux doigts de se disputer »

Quelles tailles les doigts ?

« Il croyait dur comme fer »

Et quand on croit à quelque chose de mou comme un matelas ?

« Son rôle avait rétréci au montage »

Et dans un film en noir et blanc, est-ce qu’on peut mélanger les couleurs ?

« elle a jeté un œil à droite »

Elle n’en voulait plus ?

On va arrêter là ce travail fastidieux quand on aime la littérature et conclure en disant que c’est vrai, un roman c’est avant tout une machine à inciter les lecteurs à se poser des questions, et disons que le livre de monsieur Guenassia est une sacrée machine, même si ce sont surtout des questions idiotes qu’elle fabrique.

RiP.

Cul l’eût cru ?

Selon sa biographie officielle Arthur Dreyfus est un garçon de « bonne famille », comme on ne dit plus. Petit-fils de déporté, étudiant en classes préparatoires littéraires au lycée Henry IV (qui objectivement a quand même été l’un des trois meilleurs rois de France), diplômé du CELSA, titulaire d’un Master de marketing (ceci expliquant le reste), et écrivain donc.

Réfractaire à la pudibonderie, comme on ne dit plus non plus, il a également à son actif l’organisation d’un jogging « cul nu » devant le Sénat et il a jugé utile en 2014 d’écrire l’Histoire de ma sexualité (Gallimard) et en 2016, mais cette fois-ci chez le concurrent Grasset, et surtout avec Dominique Fernandez, de l’Académie Française, quand même, merde, faut plus déconner, un livre intitulé Correspondances indiscrètes ce qui, et immédiatement, a provoqué chez nous, et au niveau non pas des sphincters mais des mandibules, des contractions proches du fou-rire car ce livre aurait bien sûr dû s’intituler : Correspondances impudiques puisqu’il aborde notamment, devinez quoi, le sujet de « comment écrire sur le sexe ». Bon. Tout ceci nous semble assez bien poser le bonhomme, il n’y a que sa mère qui ne le comprendrait pas. Elle lui dirait (selon ce qu’on peut lire dans son ramassis de niaiseries) : « Pour toi, le sexe est une chose normale, alors que pour les gens elle ne l’est pas » ; désolés madame, mais pour votre fils, le sexe n’est pas quelque chose de banale sinon pourquoi consacrerait-il tant de temps et tant de livres à en parler ? Hein ? Et toc ! Voilà comment on s’y prend pour ramener au niveau du sol ceux qui pensent que leur trou du cul mérite de figurer dans un livre ensuite classé en littérature.

« Pendant plusieurs années je me suis épuisé à écrire et à baiser. »

C’est bien noté, mais dans quel ordre ?

Puisque ce monsieur est très présent médiatiquement, et qu’il n’a pas besoin de nous pour faire sa promotion, alors on a décidé de pilonner son livre (son livre, entendons-nous bien, rien que son livre) en hommage à cette réflexion d’Umberto Eco qui avait dit, au sujet d’internet, que la vraie révolution avait été de donner la possibilité à des « Trous du cul » de s’exprimer, d’imposer leurs points de vue qui, avant le Web, seraient resté confinés dans le cadre restreint d’une cuisine, d’un plumard, ou d’un troquet, comme on ne dit plus1. Monsieur Dreyfus ayant décidé, lui, de donner la parole à son propre trou du cul non pas par le biais du Web mais de celui de la littérature on vous prévient que son livre est surtout un journal de baises.

« J’ai pris l’habitude d’effectuer des lavements de temps à autre, parfois pour préparer le sexe, parfois pour le sentiment de lavement interne qu’ils procurent »

Propreté bien ordonnée commence par soi-même

Vous apprendrez ainsi dès les premières pages qu’Arthur Dreyfus est propriétaire d’un trou du cul qu’il entretient très régulièrement, contrairement à d’autres trous du cul qu’il fréquente et qui sont moins propres mais monsieur Dreyfus est plutôt conciliant, et puis qu’est-ce qu’on ne ferait pas au nom de la littérature ? L’information qui vous manquera, quand vous aurez refermé ce livre, personnellement ce fut à la page 14, est de savoir si, du vivant de Paul Otchakovsky-Laurens2 un tel ramassis de « culneries » aurait été édité. 

RiP.

1 – Pour les plus tatillons voici les propos exactes tenus par ce grand monsieur : « La télévision a promu l’idiot du village, auquel le spectateur se sentait supérieur. Le drame d’Internet, c’est qu’il est en train de faire de l’idiot du village un porteur de vérité. » ou encore : «  Internet a donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel. »

2 – Il s’agit du fondateur – disparu en 2018 – de la maison d’édition P.O.L. Il semble en effet que Gallimard et Grasset n’aient pas souhaité publier le livre d’un trou du cul.

D’après une histoire nulle

Alors, désolés de vous l’annoncer, à vous, lycéennes et lycéens de France qui avaient attribué à Delphine de Vigan le prix Goncourt qui porte votre nom, mais elle vous a pris pour des gens atteints de sénilité mentale ce qui, concernant des lycéens, est tout de même courageux de sa part.

Nous savons. En tant que régulièrement outragés par ceux qui nous jugent indignes de pouvoir critiquer un livre, en ayant seulement lu ses premières pages, nous savons que ce n’est jamais facile d’apprendre que l’on a été pris pour ce que l’on n’est théoriquement pas, en l’occurrence et vous concernant, par une personne à qui on a remis une récompense. Mais comme dit le proverbe (on en case un dès maintenant parce que de proverbes il en sera beaucoup question par la suite) : vieux motard que jamais1.

Ce qui est dommage, c’est que c’est dès la première page de son roman D’après une histoire vraie que Madame de Vigan – qui est pourtant une personne bien élevée, ne dit-elle pas d’ailleurs à son mari, dès le réveil, qu’il a une grande librairie – que le lecteur un peu attentif peut se sentir offusqué d’être pris pour un abruti.

Delphine de Vigan écrit ceci en introduction de son texte :

« Quelques mois après la parution de mon dernier roman, j’ai cessé d’écrire »

Jusque-là, il n’y a rien dire. Nous pensons que c’est clair pour tout le monde. La situation est limpide : la narratrice n’écrit plus depuis son dernier roman. Mais justement, puisque Delphine de Vigan pense que les personnes qui la lisent sont dotées d’un Qi (Quotient intellectuel) qui ne permettrait pas à une poule de se poser la question si c’est elle qui a commencé ou son œuf, elle précise juste après :

«  Je n’ai pas écrit une ligne »

Certains vont nous rétorquer que Delphine de Vigan est une personne, compte tenu de sa bonne éducation, qui se soucie des lecteurs qui lisent de manière distraite, et que c’est pour ne laisser personne sur le bord du chemin de sa prose qu’elle a fait installer, tels des panneaux publicitaires, des phrases qui doivent répéter plusieurs fois le même message. Si c’est le cas alors on comprend mieux. Parce que juste après, elle a fait poser comme panneau ceci :

« Je n’ai pas écrit une lettre administrative, pas un carton de remerciement, pas une carte postale de vacances2, pas une liste de courses. Rien qui demande un quelconque effort de rédaction »

Bon. Après toutes ces précisons, qui sont données aux lecteurs depuis la première ligne de la première page, vous allez vous imaginer que l’on va enfin pouvoir passer aux choses sérieuses, c’est-à-dire au « pourquoi ? » ; eh bien pas du tout. On vous le dit depuis le début de ce pilonnage, Delphine de Vigan est persuadée que vous êtes atteints d’Atrophie Multisystématisée, ou plus couramment appelée « perte de neurones ».

« Pas une ligne, pas un mot… »

Vous n’avez toujours pas compris ? Vous vous demandez ce que cherche à vous dire Delphine de Vigan ? Rassurez-vous, c’est pas très grave, la prochaine phrase va mieux vous éclairer :

« Le simple fait de tenir un stylo m’apparu de plus en plus difficile »

Toujours pas convaincus ?

«  écrire, je ne pouvais plus »

Encore un petit doute ?

« écrire, c’était non »

Voilà ce qu’on appelle un début de roman qui enfonce le clou5. Et que ceux qui oseront dire : «  Elle a quoi, au juste, Delphine de Vigan, dans son roman, comme problème ? » demandent sans attendre à leur député de présenter un texte de loi sur Le droit de mourir dignement quand on ne comprend pas un roman de Delphine de Vigan ; parce que pour eux, c’est grave.

Pour conclure ce pilonnage, nous préciserons que Delphine de Vigan, qui en plus d’être bien élevée et très joueuse, a caché, toujours dans la première page de son roman, un jeu très distrayant. Ce jeu s’intitule : De quoi souffre le malade ? ; et il a beaucoup amusé Sidonie, qui est la fille de notre comptable qui est en CE1 (on parle de notre comptable3). La règle du jeu est très simple : Delphine de Vigan a décrit quatre symptômes qui sont tous liés à une maladie ; il suffit donc de trouver laquelle4.

– « La vue d’un carnet me donnait le haut le cœur »

– « J’ai été prise de panique dès que j’ouvrais un document »

– « Mes mains se sont mises à trembler dès que je les approchais d’un clavier »

– « Le simple mot « écrire » suffisait à me nouer l’estomac »

Que celles et ceux qui ont acheté ce livre s’amusent chez eux, car on est certains que Delphine de Vigan a dû cacher bien d’autres énigmes pour vous distraire dans son livre (personnellement on a arrêté de lire à la page 9) ; et laissons plutôt le dernier mot à Sidonie qui, du haut de ses sept ans, a trouvé la solution du jeu : « Je pense que la dame elle doit souvent aller au cabinet »

RiP.

Notes :

1 – Comprenez bien sûr, « vaut mieux tard que jamais », mais pour célébrer continuellement les vrais écrivains de manière discrète nous avons décidé de glisser dans nos pilonnages un calembour ridicule en hommage à Victor Hugo qui lui-même en parsemait ses écrits, comme par exemple celui-ci qui est tantôt attribué à Alphonse Allais ou à l’auteur des Misérables, mais qu’importe : « Shakespeare, Shakespeare, on croirait entendre mourir un auvergnat… » ; sans oublier le fameux : « Longtemps je me suis couché de bonne heure », de l’immense Marcel Proust.

2 – Il est vrai qu’on envoie aussi des cartes postales d’un cimetière ou pour annoncer qu’au travail ça se passe bien.

3 – On déconne.

4 – On peut quand même dire merci à cette auteure, car ce n’est pas tous les jours qu’un écrivain nous permet de nous distraire avec un roman, et surtout dès la première page !

5- Pour ceux qui doutent, lisez donc vraiment le livre.


Essai transformé ?

Le prix Renaudot Essai de 2018, qui a été attribué sans discussion inutile à Olivia de Lamberterire pour son livre Avec toutes mes sympathie (Stock – 2018), aurait dû s’estampiller Prix Renaudot du cliché ce qui aurait permis à Polaroïd de proposer gratuitement, pour toute pellicule de tristesse achetée, une autre pellicule encore plus triste.

Vous pensez qu’en débutant une critique de la sorte on a décidé de se moquer ? Alors lisez donc plutôt cette phrase tirée du livre de madame de Lamberterire si vous nous prenez pour des plaisantins :

« Recouvert d’une fine pellicule de tristesse, j’allume mon ordinateur »

Mais pour bien comprendre la portée littéraire de cette œuvre, qui est à l’art littéraire ce que Pif était à son gadget, cessons de trop nous faire passer pour des rigolos et concentrons-nous sur ce texte que les spécialistes qualifieront sûrement d’auto-fiction mais le problème est ailleurs ; notamment dans cette prochaine phase :

« Changer de vue, à défaut de changer de vie »

Ou celle-ci qui fait déjà fureur chez les conducteurs de dromadaires du désert de Gobi : 

«  J’ai bossé jusqu’à plus soif… »

Ou cette autre réflexion philosophique au style échevelé qui pourrait, pourquoi pas, servir de sujet principal lors d’un prochain baccalauréat : 

«  Je suis presque heureuse d’avoir encore des poils pubiens »

Mais parce qu’Olivia de Lamberterire n’a pas que des capacités d’écrits vains, que la poésie fait aussi partie de son cheptel de compétences, on vous propose cette autre sentence digne d’une poésie de Gérard de Nerval (quand il était ivre) :

«  Un matin froissé de papier de soie »

Et maintenant pour conclure, pourquoi ne pas profiter de cette dernière citation écrite grâce aux qualités intrinsèques de la très chère Olivia de Lamberterire qui, ne l’oublions pas, est une critique littéraire très reconnue même dans la rue (Le masque et la plume, France 2, le magazine Elle…) qui donne toute l’année son avis sur des livres, et donc qui devait éprouver le désir de se faire elle-même critiquer ; enfin c’est ce qu’on pense. Cette ultime citation va mettre en valeur le sens aigu de la synthèse de cette auteure débutante, c’est-à-dire cette capacité d’exprimer en quelques mots ce que d’autres mettraient une vie à ne pas oser dire :

« les mauvais écrivains me bouffent la vie » 

Le sujet de ce livre ne prêtant pas à rire (il évoque le suicide du frère) il peut inciter à l’indulgence, c’est-à-dire à la complaisance ; mais après réflexion nous nous sommes convaincus que ce n’était pas parce que l’on attribuait le Renaudot Essai à un livre que cet essai était nécessairement réussi.

NB : toutes les phrases citées dans cette critique sont tirées du livre de madame de Lamberterire, si vous ne le croyez pas, et on peut aisément le comprendre, vous n’avez qu’à vérifier, mais franchement, on vous souhaite de nous croire sur parole… 

Fallait oser !

Afin de ne pas laisser à nos contempteurs le monopole du dénigrement (ils nous reprochent de critiquer des livres sans avoir besoin de les lire, c’est fou non ?) nous nous sommes risqués dans une jungle qui semble avoir son petit succès mais qui finalement n’est jamais vraiment explorée en profondeur…

Nous avons ramené de notre aventure quelques perles, et ces découvertes nous auront permis de nous convaincre que décidément, souffrir pour ces quelques babioles est bien inutile. Parfaitement… De ce périple nous retiendrons cette morale : lire plus d’une page de certains livres est inutile pour se convaincre qu’ils sont nuls.

Commençons, à tout seigneur toute horreur, par Grégoire Delacourt qui, dans Les quatre saisons de l’été, roman sorti pour le grand préjudice des arbres en 2015, nous écrit ceci :

«  Les hommes sont des voleurs qui ne gardent pas leur butin »

Grégoire Delacourt assez vite

Remercions donc cet auteur d’avoir utilisé la littérature pour nous proposer ce genre de réflexion, surtout quand on connaît le sujet de son fameux livre, La liste de mes envies ( JC Lattès – 2012), dans lequel le mari partait en voyage, justement, avec le magot volé à sa femme (joueuse de loto)… Faudrait savoir Grégoire.

Poursuivons notre randonnée avec David Foenkinos qui, dans Je vais mieux (roman thérapeutique publié 2013), nous affirme que :

«  On devrait vivre sa vie à l’envers pour ne pas la rater »

David Foenkinul

Ce qui nous permet de conseiller chaleureusement à ce cher David de peut-être écrire ses prochains livres en commençant par la fin.

Toujours survivants, c’est ensuite un roman d’Agnès Ledig qui s’est mis en travers de notre chemin littéraire. Dans De tes nouvelles (2017) elle se permet de nous proposer une ordonnance que même un sexologue n’aurait pas osé écrire, c’est vous dire comme la littérature est supérieure à la science :

«  Être amoureux, c’est avoir le corps qui vibre et entendre cogner son coeur accroché à un gros élastique solide »

Agnès Ledig

Ce qui, vous en conviendrez, donne envie d’être amoureux, surtout pour l’élastique.

Concernant Thibault de Montaigu, qui a eu droit à un court moment de faiblesse de notre part (nous étions prêts à épargner son dernier opus), on peut affirmer après être sortis indemnes de son livre qu’il est à la littérature ce que les blagues de Toto sont à l’esprit français. On en veut pour preuve ces quelques sentences qui auraient pu sortir tout droit du cerveau d’un primate ce qui, vous en conviendrez, n’est pas charitable envers nos amis les bêtes. Pour vous éviter de perdre votre temps nous vous avons ramené de notre excursion ces quelques preuves de lucidité de l’auteur de La Grâce (2020) dans lequel ce cher Thibault veut nous faire croire que la foi lui est tombée dessus alors que si c’était vrai il nous aurait fait grâce du contenu de sa pensée, en bon chrétien charitable…

« C’est quand tout s’achève que tout commence »

… ou encore pour les anti-conformistes :

« Il faut parfois fermer les yeux pour que vienne la lumière »

… ou pour ceux qui pensent encore que les cheveux ne poussent que sur la tête : 

« Sa tête est toute remplie de cavalcades échevelées »

… ou pour ceux qui ont peur des divorces :

« Les ruptures lui font moins peur que la roulette du dentiste »

… ou pour ceux qui ont peur de grossir :

« Sa largesse fait l’admiration de tous »

… ou pour les mêmes : 

« Le néon accusateur du frigo »

… ou pour ceux qui aiment les douches :

« Il en est inondé de joie »

… et enfin pour ceux qui l’avaient oublié :

« Aussi lourd que du plomb, aussi fluide que de l’eau »

L’anomalie du prix Goncourt

Le prix Goncourt de la première phrase a été attribué à L’anomalie (Gallimard 2020) d’Hervé le Tellier pour une sentence magistrale qui va sûrement donner envie aux pires écrivains du territoire national, et d’ailleurs, n’ayons pas peur des mots, de se mettre à écrire en se disant :

« Si une phrase pareille a eu le Goncourt, pourquoi pas moi ? »

Avant de vous dévoiler ce que les membres de l’Académie Goncourt ont qualifié de « il y avait longtemps qu’on n’avait pas lu une phrase de cette puissance émotionnelle et stylistique » nous conseillons aux parents qui rencontrent des difficultés à élever leurs jeunes enfants, notamment ceux qui se mettent à genoux devant leur progéniture pour leur supplier de lire un livre, et parfois en ces termes : «  Allez ! Merde ! Putain ! Rien qu’une page tous les soirs, c’est rien ! Tu sais ce qu’on m’a fait manger, à moi ? La Princesse de Clèves ! 500 pages sur une gonzesse qui veut et qui veut plus ! Alors ! Tu veux bien ? Hein ? Une page par jour, que le recto… S’il te plaît, pour que je me dise que tous les livres que j’ai achetés depuis 30 ans pourront servir encore… » ; de ne surtout pas leur faire lire ce qui va suivre car ils risquent de perdre définitivement toute leur crédibilité de grandes personnes donneuses de leçons.

Bien… Vous êtes prêts ?

Alors voici la fameuse phrase récompensée par le prix Goncourt de la première phrase…

« Tuer quelqu’un, ça compte pour rien » 

Voilà, voilà.

Un fils à la patte

Le prix Renaudot 2020 a été attribué à Marie-Hélène Lafon pour son livre passionnant sur les métiers du tissage. Cet essai historique au titre évocateur Histoire du fil est édité chez Buchet-Chastel ce qui constitue une information à prendre au premier degré.

Nous sommes heureux de constater que Marie-Hélène Lafon innove enfin avec cette histoire passionnante du fil à travers les âges, qui n’est donc pas un énième roman sur le mutisme des paysans, leurs mains calleuses, le bruit des bûches qui crépitent dans l’âtre des vieilles maisons mal chauffées, et des champs dans la brume. Bravo à elle et vivement son prochain traité écologique dont le titre est tout trouvé : Histoire de la mer.

Au nord, y avait les corps ronds

C’est jamais facile de se dire qu’on va pilonner le livre d’un brave type. Pourtant tout avait bien commencé. Nous avions commencé à lire avec sérieux les premières lignes de Ce qu’il faut de nuit (La manufacture des livres – 2020), nous avions très vite compris que ce roman était à la littérature ce que Les pieds Nickelés sont au grand banditisme (ou Pierre Bachelet à la musique classique) mais ensuite, et malgré toute notre expérience, nous avons commis la boulette. Nous avons confirmé cette pensée du grand Salomon Hezerstein (ce type n’existe mais nous avons besoin d’une citation pour étayer notre propos, alors pour gagner du temps nous allons en inventer une).

Alors bon, comme disait Salomon Hezerstein, ce grand penseur qui devrait être enseigné dès la maternelle tellement il racontait si bien les histoires drôles :

« Éprouver de la pitié, c’est mépriser sans la haine… »  

… ou pour dire les choses plus simplement, admettons que nous avons commis l’irréparable, surtout quand on ne doit pas se poser de questions au moment de détruire la cible qu’on s’est donnée. Pourquoi vous le cacher plus longtemps, nous n’en sommes pas fiers mais les faits sont là : nous avons commis une erreur de débutant ; nous avons bêtement regardé la photo de Laurent Petitmangin.

On sait, on n’aurait pas dû, mais on parle tellement de son livre dans les médias qu’immanquablement nous sommes tombés sur lui ; un peu comme si on nous avait demandé de traverser un champ de mines.

Nous avons d’abord pensé qu’il s’agissait du visage de Pierre Bachelet, juste avant ou juste après avoir pensé à composer Les Corons 2, mais parce que Pierre Bachelet est mort, on a bien été obligé d’admettre que non ; que ce visage si gentil, ce sourire si pertinent, cette humilité, cette sobriété, ce regard mélancolique, n’appartenaient pas à Pierre Bachelet mais au lauréat du prix Fémina des lycéens (ce qui prouve bien que notre jeunesse a encore quelques rebelles dans ses rangs…).

Comment vouliez-vous qu’après ça nous puissions pilonner son livre ?

Alors bon, et ces premières pages, vont nous demander les plus vicieux qui ont déjà compris que si Petitmangin avait été doté par la nature d’un visage moins sympathique il y a longtemps que son livre aurait été pilonné ; eh bien pas grand chose. Sinon quoi ? Vous dire que ce tout petit livre, si fragile, si plein de rien, avec toutes ces petites phrases qui s’enchaînent comme des petits pétards mouillés, ne mérite pas notre mépris mais notre bienveillance, voilà. Nous pensons même que c’est une première dans le métier de critique littéraire : on ne va rien dire sur un livre parce que son auteur à une tête de brave type. On ne peut pas mieux exprimer le sentiment qui nous étreint (tiens, voilà qu’on se met à écrire comme G. Musso)

Maintenant, si vous voulez un vrai conseil, si jamais vous vous demandez si c’est possible qu’un gamin élevé selon des valeurs dites de gauche, par un père cheminot et encarté là où il faut, peut devenir un jour un militant d’extrême droite ; alors lisez plutôt la biographie de François Mitterrand qui lui a fait le chemin inverse.

Le complexe du Kangoo roux…

Le problème avec Philippe Besson, c’est que l’on a trop tendance à le confondre (patronymiquement s’entend) avec son presque homonyme Patrick Besson. Pour ne plus se méprendre, on peut par exemple appliquer ce « truc » mnémotechnique suivant (les incultes qui lisent Bernard Werber étant persuadés qu’on dit mémotechnique) : en 2015, Emilie Frèche écrivit un roman « à clé » dans lequel elle osait affirmer que Benoît Parent (initiales inversées de Patrick Besson) était doté d’un membre ridicule, et que dans le même temps l’ADEQSE (l’Association des écrivains qui savent écrire) se refusait de croire qu’une carte de membre au nom de Philippe Besson ait pu exister alors que ce dernier affirmait pourtant l’avoir payée avec les droits d’auteur de son livre Arrête avec tes mensonges (Julliard 2017).

Parfait, maintenant que vous ne confondrez plus entre Patrick et Philippe attaquons nous au dernier roman de Philippe, Le dernier enfant, que nous appellerons Fifi par respect pour la littérature.

Comme d’habitude, vous allez vite comprendre tout l’intérêt de nous faire confiance car si vous nous croyez sur parole, à savoir que tout ce que l’on va vous révéler est contenu dans la 1ère page du roman, vous allez pouvoir vous concentrer sur autre chose qu’à perdre votre temps, et le consacrer à de vrais livres.

Vous démontrer que Fifi est à la littérature ce qu’un bouquet de violette est à une guerre atomique ne sera pas difficile puisque tout commence dès le prologue, au cours duquel notre écrivain cherche en quelques phrases à nous démontrer que le conflit familial est latent. Il prend pour point de départ le refus des parents de « confier le volant » de la Kangoo du magasin à leur fils, qui a pourtant obtenu brillamment son permis de conduire, alors que bien sûr ce jeune-homme se fiche bien qu’on le lui confie ou pas, le volant, lui ce qu’il veut c’est la voiture…
Mais cette évidence semble échapper à Fifi.

Alors bien sûr, quand on désire à ce point la Kangoo de papa, ce n’est pas pour aller frimer devant un bar à la mode, non ; dans le cas présent, c’est pour l’aider à transporter des cartons.
Et vous savez pourquoi ?
On va vous le dire. Enfin, pour être plus précis, on va vous révéler ce qui est écrit dans le livre (cela se passe à la ligne 8 du prologue) et si après ce qu’on va vous dire vous décidez malgré tout de continuer de lire ce livre on peut vous conseiller sans risque le club privé Le Macumba, de Brive la Gaillarde, qui est très réputé pour organiser des soirées sado-maso.
Alors, revenons à cette histoire de cartons à transporter, et la raison qui pousse le fils à demander la Kangoo du magasin. On n’invente rien, c’est écrit tel quel : « Quatre étages sans ascenseur, il ne se rendait pas compte. » Nous avons pourtant lu le carnet d’entretien de la Renault Kangoo de Gilbert, un copain garagiste, mais à aucun moment il n’est fait mention de cette caractéristique technique ; alors mettons cela sur le compte du pouvoir de la fiction.

Pour clore ce prologue, à la tension dramatique aussi forte qu’un discours de crise prononcé par Jean Castex (cette allusion est à prendre au sérieux puisque l’auteur de ce pamphlet anti Kangoo est un intime d’E. Macron), et bien faire comprendre aux lecteurs que Shakespeare n’a pas le monopole du drame familial, notre écrivain (ne riez pas) a choisi cette phrase :

« C’est de cette manière que le drame s’est joué »

Oui, vous avez bien lu. Le drame s’est joué à cause d’un volant de Kangoo que des parents ne veulent pas confier pour porter des cartons sans ascenseur (ce n’est pas moi qui suis confus, c’est Fifi).

Vous pensez qu’arrêter de lire un livre à l’issue du prologue est exagéré ? Soit, alors continuons… Il aurait d’ailleurs été dommage de ne pas lire le 1er chapitre puisque c’est ainsi que nous avons eu la confirmation que Fifi avait un complexe (pas celui du Kangoo roux, grands enfants que vous êtes, toujours à sauter sur le 1er jeu de mots qui se présente…) ; non, le complexe dont on a identifié la présence dans la psychologie de Philippe Besson, est celui du type qui écrit, qui est payé pour ça, qui est invité à la télé pour ça, mais qui aimerait bien qu’on n’oublie pas qu’il est de la même trempe que les génies de la littérature.
Explications :
Lors du prologue, et par bonté d’âme, nous n’avons pas osé comparer l’incipit du Voyage au bout de la nuit de Céline : « Ça a débuté comme ça » avec celui du roman de Fifi : « C’était convenu comme ça » On s’est dit que ce ne serait pas gentil de le soupçonner de pompage déguisé, mais quand on lit les premières lignes du 1er chapitre, le doute n’est plus permis : Fifi est complexé mais il a décidé de se soigner.
Dès les premières lignes du 1er chapitre, il tente de refaire le coup du grand Marcel avec sa madeleine, sauf que lui, Philippe Besson, il choisit les tartines grillées…

« C’est moins bon quand c’est grillé depuis trop longtemps, ça durcit, ça devient sec, on perd tout le plaisir de la mie chaude, moelleuse »

L’intérêt de cette tentative désespérée sera de vous donner envie de relire le chef d’œuvre de Marcel Proust même si nous conseillons aux lecteurs amateurs de Philippe Besson d’y aller doucement pour ne pas provoquer une faille spatio-temporelle (un peu comme celle que peuvent provoquer les fanatiques de Didier Barbelivien quand ils récitent à leur partenaire de vie privée un vers de son cru : « Laisse-toi prendre comme une étoile de mer sur une plage en hiver »)

Mais revenons, pour conclure, au livre de Fifi, car, si les quelques lignes qui suivent le pastiche des madeleines de Proust décrivent comment la mère installe la table du petit déjeuner, une phrase risque de vous sortir de votre léthargie.
Cette phrase la voici :

« En général il tond le dimanche »

Et si cette phrase arrive à point nommé, c’est peut-être parce qu’elle va vous rappeler ce que l’on dit d’un roman qu’il vaut mieux lire dans son lit : qu’il est rasoir.