Mourir de plaisir

Pour repérer un livre dit Feel-Good Book c’est très simple. Il suffit que le livre en question respecte ces trois critères in-con-tour-na et bleus. Tiens ! En parlant de bleu et si on prenait comme exemple un roman typique de cette catégorie de livre ? Hein ? Vous êtes d’accord ? Bon.

Premier principe : il faut que ça meurt. Au début, au milieu, à la fin, qu’importe, il faut mourir à une page.

Deuxième principe : l’optimisme.

Troisième principe : faire de l’humour, mais pas pour faire rire. Comment expliquer ça clairement… Disons que l’objectif c’est de montrer que, malgré le premier principe, il faut en rire, sans pour cela que ce soit drôle, vous voyez ?

Rassurez-vous. Pour que ce soit plus clair pour tout le monde on va prendre un exemple.

Le livre de Mélissa da Costa, notre exemple parfait alors que le livre ne l’est pas, s’intitule Tout le bleu du ciel et il raconte l’histoire d’un jeune homme, Émile, qui, atteint d’une maladie incurable (principe numéro un) passe une annonce pour trouver « la » personne qui acceptera de l’accompagner lors de son «  ultime escapade » c’est-à-dire avant son « ultime voyage ». Il va trouver « la » bonne personne (principe numéro deux) qui sera dotée d’une personnalité qui permettra quelques « clashs » (principe numéro trois) parce que bien sûr le but du bouquin sera de faire croire aux lecteurs que le futur cadavre (principe numéro un) va finir seul alors que bien sûr tout finira « bien » (principe numéro deux) puisqu’il va mourir (principe numéro un) heureux (principe numéro deux).

Tous les ingrédients d’un « bon » Feel-Good Book sont donc réunis : une mort à venir, une rencontre improbable, de l’humour, des « idées qui germent » et des « larmes au coin de l’œil », et une ambition affichée : celle de vous convaincre que la mort, finalement, c’est trop cool, à la condition de bien la vivre.

Dénicher l’optimisme dès les premières pages de ce livre n’est pas aisé parce que Mélissa da Costa a décidé de nous faire croire qu’elle savait écrire notamment à travers cette indication : « Émile se gratte le menton »* , et que ce serait même un tic depuis qu’il est gamin. Mais une fois cette exploit narratif passé, le concept d’optimisme va prendre le relais, et voici comment.

Émile est atteint d’Alzheimer précoce, ce qui signifie que son tronc cérébral sera détruit en moins de deux ans, mais il est content. D’abord il n’a aucune envie de vivre dix ans en état de sénilité avancé, alors il dit que « deux ans, c’est bien ».

Ensuite, Emile est vachement content parce que sa fiancée l’a quitté l’année dernière. Il n’a plus de nouvelles d’elle, il n’a reçu aucun appel téléphonique de sa part depuis leur rupture, « et c’est tant mieux ». Il est d’ailleurs tellement optimiste, Émile, qu’il se forge la conviction que même sans partenaire sexuelle depuis un an il n’est pas tout seul. Il a ses parents, sa sœur Marjorie, son mari, les jumeaux de sa sœur, mais surtout, Émile, il a son copain d’enfance, Renaud, parce que grâce à lui il sait qu’on a toujours raison d’y croire. Et vous savez pourquoi grâce à Renaud il faut toujours croire dans la vie ? Parce que Renaud c’était le « petit gros de la classe », qu’il était asthmatique, le plus minable en cours de sport, mais que surtout, Renaud, c’était quelqu’un d’allergique « aux cacahuètes »*. Alors vous comprendrez que si ce copain d’enfance a pu se trouver une femme avec qui vivre malgré son allergie aux cacahuètes, qu’il a pu avoir un enfant, et qu’il soit devenu orthophoniste (qui est un métier dont tous les gosses rêvent avec astronaute et pilote de course), eh bien pour Émile c’est la preuve que dans la vie tout est possible.

Pour prendre un exemple précis de la forme d’humour de qualité utilisée dans Tout le bleu du ciel on n’est pas allés chercher loin, on a lu que les premières pages, et c’est au moment de la visite de Renaud à Émile que la force émotionnelle de l’humour, au service du projet littéraire de Mélissa da Costa, s’est imposée à notre hilarité. Voici comment.

Renaud est venu à l’hôpital avec son bébé dont le prénom est Tivan (qui est un prénom inventé, le narrateur usant d’ailleurs de quelques mots de français peu compliqués pour nous émouvoir à ce sujet). Durant la scène, Émile, qui va mourir dans deux ans donc, n’appelle jamais le bébé par son prénom mais le surnomme cinq fois et avec beaucoup d’humour : « morveux ». Pendant ce temps, le copain d’enfance est tellement ému de savoir qu’Emile va mourir – il dit d’ailleurs : « Je plaisante pas » parce qu’un peu de tension dramatique ça fait pas de mal – qu’il ne s’occupe pas de son bébé (comme quoi, entre un copain qui va mourir et un bébé qui tombe y a pas photo). Émile va hurler (son Alzheimer n’ayant pas encore détruit son cortex cérébral puisqu’on est au début de l’histoire) : « Ton morveux va tomber ! »* et l’autre répond : « Merde ! »* alors que personne jusque-là n’avait surnommé son enfant le « chiard ».

Mais ce n’est pas fini, dans quelques lignes l’humour sera à son comble, le sens de la répartie aussi, puisque le narrateur va nous indiquer que Renaud déposera son bébé dans une poussette « comme un objet très précieux » ; vous avez compris le procédé intellectuel ? Un bébé qu’on surnomme « le morveux », qu’on laisse tomber, qu’on appelle Tivan qui est un prénom qui ne signifie rien (c’est le narrateur qui nous le dit), et qu’ensuite on s’occupe tel un objet précieux, on appelle cela de l’humour au service de l’optimisme.

Pour clore notre démonstration, pour que vous soyez convaincus qu’un roman Feel-Good Book c’est de l’optimisme alors qu’un jour on va tous mourir, et certains d’entre vous dans moins de deux ans ; et toujours sans aller plus loin que les premières pages du livre, il nous suffira de vous relater la scène, qui suit celle du morveux qu’on dépose dans une poussette comme un précieux précieux, au cours de laquelle Émile reçoit la visite de la femme de Renaud. Parce qu’elle aussi sait qu’il va mourir dans deux ans, et que donc des grands repas il en fera plus beaucoup, elle propose à Émile de venir dîner chez eux vendredi soir. Elle lui dit : « Je ferai des lasagnes ! »* ce qui est bien la preuve qu’elle a de l’humour, eh bien vous savez ce qu’il répond le mourant ? Parce que son docteur lui a dit qu’avec de l’optimisme on peut guérir de tout, et que son copain Renaud malgré son allergie aux cacahuètes il a trouvé une gonzesse et fait un morveux qui ressemble à un objet précieux ? Hein ? Vous savez ce qu’il répond le Émile qui va mourir dans deux ans ? Hein ? Eh bien il lui dit : « Chouette programme ! »*

RiP

*On n’invente rien. Tout est dans le liv… le machin.

NB : il est à noter que tout cet humour et tout cet optimisme sont à lire dès les premières pages du livre, on vous laisse donc imaginer que si vous allez mourir dans deux ans eh bien vous le prendrez avec humour ; et optimisme.

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