Trois fois rien, ça fait rien…

Valérie Perrin sort un nouveau roman. Certains sortent leur voiture le dimanche pour se promener, Valérie Perrin, elle, préfère sortir un livre pour nous balader avec précision. Elle a notamment choisi d’appeler son livre Trois et elle a demandé à son éditeur de mettre en couverture une photo représentant trois personnes ce qui signifie qu’elle ne parlera pas de trois chevaux, ni de trois voitures, ni de trois maisons, ou de la ville de Troyes. Merci à elle. C’est en effet toujours sympa de prendre soin de ses lecteurs et trices, en tous les cas de leurs neurones fatiguées par tant de mois de confinement – Ségolène Royal dit confinage mais c’est la même chose – en leur expliquant de quoi Trois est le chiffre dans le cas où, on ne sait jamais, le texte proposé juste après la couverture ne serait pas assez explicite.

Ce nouveau roman de la compagne de Claude Le Louche (qui bizarrement affirme que sur la couverture il voit six personnes) est en réalité un livre de « précisions » ; c’est-à-dire, et pour être nous aussi très précis, que madame Perrin n’écrit pas des phrases mais des précisions.

La première précision de Trois donne le ton ; la voici…

« Ce matin, Nina m’a regardée sans me voir »

Si l’on se fie à une certaine logique, regarder sans voir étant une faculté propre aux non-voyants et non aux dormeurs, puisque pour « regarder quelqu’un » il faut au minimum avoir les paupières levées, alors nous voilà informés que cette Nina a des problèmes de vision. Mais parce que Valérie Perrin a écrit un livre de précisions, elle nous permet d’en savoir plus à travers cette autre précision :

« Son regard a glissé comme les gouttes de pluie sur mon imperméable »

Cette précision poétique digne d’une strophe écrite par Didier Barbelivien nous indique deux choses : d’abord que madame Perrin écrit aussi bien qu’une publicité pour un imperméable Quechua (c’est du 1er prix), et qu’ensuite, à ce moment de l’histoire, il pleut. D’ailleurs, madame Perrin a tellement décidé d’être très précise au niveau de son style littéraire, et de la météo de son livre, qu’elle écrit ceci juste après…

« Il pleuvait comme vache qui pisse »

Maintenant que le taux d’humidité du roman a été installé par son auteur, et afin de mieux cerner la personnalité de cette fameuse Nina, madame Perrin nous propose cette précision supplémentaire :

« Elle portait des bottes en caoutchouc trop grandes et avait un long tuyau d’arrosage à la main…  »

Concernant cette précision, nous sommes obligés de faire remarquer à madame Perrin que, au vu de la situation météorologique de son roman, il serait plus judicieux d’être chaussé de bottes que de les porter, et que l’usage d’un tuyau d’arrosage, alors qu’il pleut comme « vache qui pisse », nous paraît incongru ; mais bon, peut-être que l’auteur de ce livre d’une densité dramatique proche d’un roman écrit sur un bateau, tellement l’humidité y est présente et son style à jeter aux poissons, nous cache quelque chose ; alors poursuivons notre lecture…

« J’entends les chiens mais je ne les vois pas »

Décidément… Entre Nina qui regarde sans voir, et la narratrice qui entend sans voir, il y a là matière à réflexion au sujet de l’acuité visuelle des protagonistes. Peut-être même que l’idée qui est proposée à la sagacité des lecteurs est celle-ci : quand il pleut on voit mal, ce qui oblige à plisser les yeux. Et c’est alors que toute la quintessence du message subliminal de Trois vous sautera aux yeux (merde, voilà qu’on écrit comme Guillaume Musso) : en réalité, il pleut dans le roman de Valérie Perrin comme vache qui plisse…

«  De la voir ça m’a fait comme une décharge électrique, 500 000 volts au bas mot»

Bas mot, ou haut mot, qu’importe. Le plus intéressant dans cette précision c’est de découvrir que les armes paralysantes utilisées par la police proposent une décharge électrique équivalente. C’est la seule faiblesse relevée dans ce livre, la seule précision qui manque de précision. La véritable phrase que Valérie Perrin aurait dû écrire, pour faire correspondre son style avec son projet littéraire, est celle-ci : « De la voir, ça m’a fait comme de recevoir une décharge électrique administrée par un représentant des forces de l’ordre dans l’exercice de ses fonctions… » Mais n’insistons pas sur ce point de détail et passons sans attendre à cette autre précision :

«  Elle s’est fondue dans les bras d’Étienne »

… qui est une précision décisive de ce roman puisque c’est grâce à elle que l’on comprend qu’Étienne est un chaud lapin, ou alors il faudrait mieux préciser comment on fond dans des bras pas chauds.

«  Quand on change de vie, on change de parfum »

Alors bien sûr, quand on ose écrire une telle précision dans un livre, il faut aussi de la répartie, parce que bien sûr on en connaît qui pourraient s’offusquer et répondre : « Et avant de mourir, on change de chaussettes ? » Mais Valérie Perrin est une écrivaine courageuse qui ose écrire ses précisions en assumant leurs conséquences, alors n’hésitons pas à dévoiler cette autre précision, toujours lisible dans la première page de son livre, qui elle aussi sera source de questionnement de la part des intellectuels de notre pays :

«  L’été appartient à tous les souvenirs »

Parce que c’est aussi à cela que sert un roman de précisions : à nous éclairer, à nous faire réfléchir, à nous obliger à nous poser les bonnes questions, telle que celle-ci : « Si l’été appartient à tous les souvenirs, l’hiver il appartient à qui ? »

«  Il y a un silence de plomb école Pasteur ce matin-là »

Cette précision est intéressante car elle nous permet de vous rappeler que, selon Pasteur, pour comparer la densité d’un silence de plomb avec celle d’un sommeil de plomb, il ne faut surtout pas ronfler. Ceci étant dit, on comprend madame Perrin qui, à force d’accumuler toutes ces précisions à chaque ligne de son livre, n’a franchement pas le temps d’inventer des phrases à elle, et puis quoi, les « froid de canard », les « ça dort debout » ou les « ça me passe par la tête », il faut bien que ça serve, non ? Les journalistes les utilisent, les gens dans la rue aussi, alors pourquoi pas les écrivains ?

«  Tellement timide qu’il semble caché derrière lui-même… »

Nous avons souhaité terminer en beauté sur cette dernière précision car elle nous a fait réfléchir et c’est très bon signe car si un livre ne vous oblige pas à vous remettre en question autant ne rien lire. Pourquoi on vous dit ça, au sujet de cette précision ? Parce que si je suis timide, et que je me cache derrière « moi-même », qui est donc timide, derrière qui va se cacher ce « moi-même » ? Derrière moi ? Eh bien vous savez quoi ? Nous on n’en sait rien.

Voilà… On va arrêter de faire la liste de toutes les précisions contenues dans le livre Trois de Valérie Perrin – qui est à la littérature ce que les devinettes Carambar sont à la philosophie – et on va vous dire ce qu’on en pense vraiment : si vous arrivez à vous divertir, en lisant ce roman, eh bien ce sera la preuve que que c’est possible de s’amuser d’un rien…

RiP.

NB : il est à noter que toutes ces précisions sont à lire dès la première page du livre, on vous laisse donc imaginer le nombre de précisions déterminantes pour l’humanité que contient ce roman.

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