Les terres compromises

Jean-Michel Guenassia exerça la profession d’avocat durant six années et on se demande bien qui lui écrivait ses plaidoiries. On ne dit pas ça parce que ses clients étaient souvent condamnés mais parce qu’il vient de publier un livre qui donne envie de soutenir, avec une détermination décuplée, la forêt amazonienne.

Historiquement, monsieur Guenassia a reçu le prix Goncourt des Lycéens (il y a des gifles qui se perdent) pour son roman, paru en 2009, Le Club des incorrigibles optimistes, qui est un livre de presque 1000 pages ce qui représente donc 0,005 % de la forêt amazonienne. Dans ce texte, la première phrase est celle-ci : «  Aujourd’hui, on enterre un écrivain » qui est bien la preuve qu’il suffisait d’attendre.

Le roman Les terres promises, paru en mars 2021, est présenté comme étant la suite du Club des incorrigibles optimistes mais parce qu’il faut bien en vendre l’auteur précise, quand on l’interroge sur l’intérêt de faire paraître une suite douze ans après, que les deux livres peuvent se lire sans avoir lu l’autre. Vous comprenez ? C’est un peu comme Star Wars et Le gendarme de Saint-Tropez, vous pouvez regarder n’importe quel épisode sans avoir vu les autres, et même alterner entre les deux films, et je vous mets au défi de trouver un point commun entre le costume de Dark Vador et celui de l’Adjudant Cruchot (Adjudant-Chef selon de Funès). Pour les livres de monsieur Guenassia c’est pareil, nous avons alterné la lecture du Club des incorrigibles optimistes et des Terres promises, en feuilletant alternativement une page de l’un et une page de l’autre, et objectivement on n’est pas arrivés à savoir lequel de ces deux livres est le plus mal écrit alors que pourtant ils ne racontent pas la même histoire.

Un écrivain a un jour fait une remarque judicieuse à l’intention d’un journaliste qui voulait savoir à quoi « servait » la littérature (ce qui en soi est une question qui n’intéresse pas ceux qui n’ont plus d’argent pour remplir leur frigo). L’écrivain avait dit ceci : « La littérature ne doit pas apporter de réponses, ni colporter un quelconque message, mais inciter les lecteurs à se poser des questions » ; concernant monsieur Guenassia, c’est ce qu’on a fait, phrase après phrase, et le problème que n’avait pas prévu l’écrivain (le vrai) c’est qu’après ce moment, après une telle lecture, on ne se sent pas moins bête mais on n’a plus du tout envie de se poser de questions.

Passons maintenant aux choses concrètes, et tentons de démontrer que Les terres promises est à la littérature ce que les béquilles de Didier Barbelivien (qui trébuchent souvent sur ses phrases) sont aux chevilles d’Arthur Rimbaud. Faisons cela simplement, en pilonnant les premières pages du livre, d’abord parce qu’on n’a pas non plus que des mauvais romans à lire, et donc tout notre temps à leur consacrer.

« Je hais ma mère »

On dirait du Camus

Première question, au sujet de la première phrase du livre… Est-ce que monsieur Guenassia a voulu faire un clin d’œil à Albert Camus (précisons L’étranger pour les lecteurs de Bernard Werber) ? C’est fort possible. Alors nous on dit qu’il ne faut jamais se risquer à ce genre de clin d’œil surtout quand on semble écrire en tapant sur son clavier les yeux fermés.

« La violence de mon ressentiment me submerge »

Glou Glou

La question qui nous submerge immédiatement est celle-ci : est-ce que monsieur Guenassia a peur de l’eau ? Vous comprendrez plus loin pourquoi une telle question nous submerge, comme jamais auparavant une question ne nous avait submergés.

« J’ai commis l’erreur de pousser la porte de la chambre… Cela faisait deux ans que je n’y avais pas mis les pieds… »

Même pas un œil ?

L’Institut Mondial de la Physique Qu’on Tique, après plusieurs années de recherche, est arrivé au même résultat que monsieur Guenassia : la première chose que l’on met quand on entre dans une pièce c’est les pieds, mais alors on se questionne, est-ce qu’Albert Einstein n’aurait pas répondu « tout est relatif… » ?

« Quatre chaises de jardin attendent on ne sait quoi… »

Et les chaises des salles d’attente ?

Vous ne vous étiez jamais posé la question ? Alors c’est l’occasion, grâce au livre de monsieur Guenassia : elles attendent quoi, en général, les chaises de jardin ? Peut-être le printemps, allez savoir…

« Les regrets et les remords l’ont submergé »

Glou Glou 2

On vous l’avais dit, que la question se posait, au sujet de la phobie aquatique de monsieur Guenassia… Et maintenant que vous avez compris que ce livre est une véritable machine à se poser des questions, on va aller plus vite… Prêts ?

«  La maison dormait »

Dans quelle chambre ?

«  D’après les bribes de conversation que je saisissais au vol »

Faut-il se munir d’un filet à papillons lors d’une discussion ?

«  Le cœur de Cécile avait failli éclater »

C’est qui qui l’a gonflé ? Hein ?

«  son regard de biais qui faisait fondre les filles »

Et les regards de braise, ils font fondre la glace ?

«  Peut-être que c’est cela l’amour, les frontières plus ou moins alambiquées que l’on dresse, ou pas, entre nous et les autres »

Et la guerre c’est pareil ? Au sujet des frontières ?

«  On était ensemble quand on était ensemble »

Et pour être seul, il faut être seul ?

«  On voudrait que les mots s’ajustent à ce qu’on a vécu »

Comme dans le livre de monsieur Guenassia ?

« On a été à deux doigts de se disputer »

Quelles tailles les doigts ?

« Il croyait dur comme fer »

Et quand on croit à quelque chose de mou comme un matelas ?

« Son rôle avait rétréci au montage »

Et dans un film en noir et blanc, est-ce qu’on peut mélanger les couleurs ?

« elle a jeté un œil à droite »

Elle n’en voulait plus ?

On va arrêter là ce travail fastidieux quand on aime la littérature et conclure en disant que c’est vrai, un roman c’est avant tout une machine à inciter les lecteurs à se poser des questions, et disons que le livre de monsieur Guenassia est une sacrée machine, même si ce sont surtout des questions idiotes qu’elle fabrique.

RiP.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s