De grâce…

Nous avions souhaité épargner le lauréat du Prix de Flore 2020 – ce qui aurait d’ailleurs dû nous faire réfléchir – mais finalement on regrette ; et ce n’est pas parce que Thibault de Montaigu a écrit sur l’art de la masturbation, et donc sur sa propre expérience issue d’une pratique semble t-il assidue, que son nouveau livre mérite qu’on se caresse en le lisant. Non. C’est le sujet proposé dans la 4ème de couverture qui nous a paru intéressant à traiter, littérairement s’entend. C’est donc avec curiosité que nous avons commencé notre lecture, tout en espérant que la propension de Thibault de Montaigu à se faire passer pour un dépravé (le fameux cocktail sexe, drogue et Didier Barbelivien) soit moins évidente dans cet opus que dans les précédents de ce jeune-homme de vachement bonne famille.

Le sujet de La Grâce est le suivant : comment, et si peu pourquoi, un jeune-homme complètement obsédé par son nombril et ce qu’il y a dessous, l’esprit entièrement accaparé par l’enquête qu’il mène sur un meurtrier supposé et disparu notoire (en l’occurence le fameux Dupont de Ligonnes, fervent catholique au demeurant) peut-il se retrouver pris dans le tourbillon de LA révélation, au sein même d’un monastère, alors que franchement, à peine guéri d’une dépression, « ça aurait été sympa de me laisser un peu peinard ». L’autre idée du livre, une fois le cas Dupont de Ligonnes expédié dès les premières pages (il faut admettre qu’on ne voit pas trop ce que l’inspecteur Montaigu aurait pu trouver de plus que des enquêteurs plus chevronnés), c’est d’évoquer la vie de l’oncle de l’auteur qui (lui aussi ! Bon sang ! Vous vous rendez compte ?) a été touché par la grâce après une vie dissolue et surtout en faisant pipi sur le bord d’une route comme quoi, comme aurait pu dire le Professeur Choron : « la Foi, c’est plus ce que c’était, et même que c’était mieux avant… »

Bien sûr, pour qu’un tel livre fonctionne, il faut déjà jouer le jeu. C’est-à-dire ne pas dès le départ considérer que Dieu n’existe pas et que les salariés de la religion, en l’occurence dans le livre les catholiques, sont les rois du marketing puisqu’ils ont réussi à vendre un produit qu’ils ne livreront jamais. Non. Il faut pour les septiques, c’est-à-dire les personnes de mauvaise foi, un minimum d’empathie à l’égard de ceux qui baissent les yeux en direction du sol parce qu’ils pensent que du ciel on les regarde de haut.

Alors évidemment, peut-être, et même sûrement, que nous aurions dû rester fidèle à notre principe, celui qui consiste à arrêter de lire au delà de la première page un livre qui, dès la première page, nous informe qu’il a été écrit le coude à la portière. Avec Thibault de Montaigu il suffit d’attendre d’ailleurs la sixième ligne pour commencer à douter de l’intérêt de le lire : « … aux fauteuils toussotant de poussière… » ; tout en sachant que la poésie n’est pas sa seule compétence puisqu’il suffit de patienter jusqu’à la ligne 24 pour qu’il fasse étalage de toute sa culture et de sa créativité à travers ce si fameux cliché, pour lequel Guillaume Musso a pourtant exigé que dorénavant, en tant que premier producteur européen du cliché éculé, il soit rémunéré en droits d’auteur : «  …était comme un poisson dans l’eau… » Mais non. Nous n’avons pas abandonné. Nous avons insisté. Nous étions décidés à épargner ce livre alors nous nous sommes raccrochés à notre curiosité initiale. Et puis surtout nous voulions obtenir la réponse à notre question, nous avions payé pour ça : Comment Thibault de Montaigu va t-il nous décrire cet instant qui fait d’un septique un croyant, et comment cela se ressent intimement ?

On n’a pas été déçus…

Si le sujet est passionnant c’est notamment parce que deux personnages illustres sont déjà « passés là » ; qu’ils sont les « preuves vivantes » que la grâce, ou la foi, ou la révélation, ça peut tomber sur un coin du crâne comme ça et sans prévenir. Le premier, c’est Paul de Tarse, ou Saint Paul pour les intimes de la Bible, qui est tombé de cheval sur la route de Damas et qui après quelques jours d’aveuglement, alors que jusque-là c’était un sale type qui persécutait les disciples de Jésus, s’est proclamé apôtre du fils de Dieu. Le deuxième, c’est Paul Claudel qui s’est considéré « choisi » par Dieu près d’un pilier de Notre Dame ce qui ne l’a pas empêché de laisser sa sœur Camille mourir seule dans un asile et d’abandonner sa dépouille dans une fosse commune pendant que sur le granit de son propre tombeau il faisait graver : Ici reposent les restes et la semence de Paul Claudel… ; selon l’adage plus populaire que chrétien que toute charité bien ordonnée commence par soi-même.

Sachez que le fameux instant de grâce vécu par l’auteur, qui donne quand même son titre à son témoignage, représente seulement quelques lignes dans le livre, et la raison en est simple : c’était le plus compliqué à écrire. Alors n’en voulons pas à Thibault de Montaigu de préférer nous raconter des moments très précis de la vie sexuelle de son oncle que de passer du temps à nous évoquer son propre moment de grâce, on le comprend, c’est plus facile de traiter le sujet qui concerne une « putain de tantouze », d’un obsédé « qui lève des inconnus dans les jardins publics », que celui de comment Dieu vous a pénétré.

Voici d’ailleurs en quelques phrases ce qu’a ressenti Thibault de Montaigu au moment d’être choisi par Dieu, vous verrez, ça donne surtout envie de croire au Père Noël… Pour info, les citations issues du livre du futur évêque de Montaigu sont en bleues comme le ciel.

« Mon corps perdait ses contours… Même le sol sous mes pieds semblait s’être effacé… »

Notre avis : il est intéressant de noter que si Thibault de Montaigu a donc vécu ce moment unique de la disparition non pas de son corps mais de sa périphérie, cette perte ne concerne pas ses pieds.

« Alors j’ai senti en moi un point… »

Notre avis : au point où il en est tout est effectivement possible. Mais cet indice est important, car si dans la journée vous ressentez quelque part en vous l’apparition d’un point dites vous que c’est peut-être Dieu qui cherche à vous dire quelque chose.

«  Dieu était là, à l’intérieur de moi… »

Notre avis : ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, a dit Boileau, alors pourquoi chercher à compliquer la littérature, à convoquer de grandes phrases pour évoquer un constat finalement assez facile à décrire ? Dieu est à l’intérieur de Thibault de Montaigu, un point c’est tout, ne cherchez pas plus loin puisque c’est écrit dans son livre. Il suffit pour cela d’admettre que pour jouer du violon, il faut savoir, mais que pour écrire un roman, c’est pas utile.

« Je me sentais littéralement déchiré de joie… »

Notre avis : Thibault de Montaigu précise « littéralement » ce qui signifie selon le Larousse : « à la lettre, dans un sens strict ». Donc, et puisque toujours selon le Larousse, le verbe Déchirer est ainsi défini (quand il ne concerne pas un morceau de papier) : « Blesser superficiellement une partie du corps en arrachant un peu de peau » on pose une question à l’auteur : « Mais comment tu peux être déchiré de joie puisque tu n’as plus de contours ? » Nous entendons déjà le chef du syndicat des auteurs un peu nuls me répliquer qu’il faut comprendre que tout ceci est symbolique, que c’est l’âme de Thibault de Montaigu qui se déchire, mais ça nous obligerait à définir ce qu’est justement « l’âme » et puisque selon le philosophe de Montaigu une machine à laver en est dotée (c’est ce qu’il écrit dans son livre, on n’invente pas : « La machine à laver a rendu l’âme ») ; nous préférons ne pas passer pour des incultes.

Alors, nous demanderez-vous, pourquoi après tout cela continuer de persister à épargner ce livre ? Par crainte d’être envoyé en enfer ? Pas du tout. Ce que nous considérons respectable dans le projet littéraire (ne riez pas c’est un péché) de Thibault de Montaigu c’est d’avoir poussé le vice, ou plutôt la conviction, de proposer à ses lecteurs de tester leur foi à chaque page, en l’occurence en s’inspirant de ce précepte chrétien imparable : Si on te gifle il ne faut pas répliquer mais tendre l’autre joue ; et avec Thibault de Montaigu, ce ne sont pas moins de 368 gifles que vous recevrez (mais rassurez-vous, en version poche il y aura moins de pages).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s