Patauger dans la rivière

Il faut imaginer la scène, elle doit se passer dans un bureau de Saint-Germain, tous les employés ont été conviés à prendre une journée de repos, il faut que personne n’écoute aux portes, l’heure est grave, l’ordre du jour a été rédigé par un jeune stagiaire, en quelques mots il est dit : « Trouver un terme qui fasse intelligent pour arrêter qu’on critique les écrivains qui parlent que d’œufs ». Evidemment que le jeune stagiaire aurait dû écrire « d’eux » mais comment à 22 ans, quand on a mis la littérature plus haut que la « bandes-dessinées » et Hara-Kiri, imaginer qu’il existe encore des écrivains qui n’ont pour seul sujet de conversation : leur nombril.
Alors bon, revenons à cette réunion et saluons celui qui a proposé le terme d’« auto-fiction » et regrettons que Gilbert, qui a toujours le mot pour rire pourtant, n’ait pas osé proposer « autophilie du stylo » ou « onanisme du clavier ».
Vous l’aurez compris, quand un écrivain considère que c’est dans son nombril que tous les théorèmes de l’univers sont regroupés, on parle d’« auto-fiction » et non pas de satisfaction de soi ou d’égo démesuré.
Alors bien sûr, j’entends déjà les défenseurs de certains écrivains, prenons par exemple au hasard Bernard Werber, affirmer qu’il ne fait pas dans l’auto-fiction ; ou d’autres me rétorquer que dans toute œuvre littéraire l’écrivain y met une part de soi. Je leur répondrais qu’ils ont raison. Qu’il faut être un ignare pour ne pas savoir que Victor Hugo, dès son plus jeune âge, se roulait dans les ruisseaux, le nez en premier, pour chanter des chansons sur Voltaire (qui rime avec terre), et que la maman de B. Werber lui demandait d’aller faire sa sieste dans une fourmilière, mais dépassons ce débat éculé (qui peut se résumer par la célèbre phrase de Flaubert, « madame Bovary c’est moi ») pour nous concentrer sur l’un de nos plus célèbres directeurs de RTL, celui qui s’est fait une spécialité de son nombril, le parolier le moins connu de Johnny Hallyday, le seul metteur en scène du cinéma français qui a réussi à interdire à Belmondo de faire des cascades, je veux parler de Philippe Labro.
Pourquoi citer ce monsieur (vous avez remarqué, j’ai pas dit écrivain) pour évoquer l’« auto-fiction » ? Parce qu’après avoir parlé de sa jeunesse, de son adolescence, de ses réussites, de ses parents, de ses enfants et surtout de sa dépression nerveuse, sous le titre d’abord refusé de « Martine à la plage malgré sa dépression », Philippe Labro a décidé de ne plus parler de lui. Enfin, pour être plus précis, dans J’irais nager dans plus de rivières, qui est un très joli titre peut-être parce qu’il est emprunté à Jorge Luis Borges (la suite étant : « Si je devais revivre ma vie ») notre ancien journaliste nous propose selon B. Lehut (un employé modèle de RTL) : « …un traité de sagesse… » tout en sachant que le précepte de P. Labro, qui n’est ni Gandhi ni le Dalaï-lama, se résume à apprendre à vivre en se regardant moins le nombril.
Après donc avoir parlé de lui, à travers lui, dans ce livre Philippe Labro a décidé de parler de lui à travers les autres. Je conseille d’ailleurs à ceux qui ne l’ont pas vu, le visionnage de son passage dans l’émission de divertissement animée F. Busnuel, qui pour l’occasion avait rajouté une bague de plus à ses doigts, pour non pas entendre P. Labro nous donner des leçons de modestie mais pour assister au savoureux échange entre lui et Laure Adler qui lui reprochait de ne pas assumer le fait qu’il était vieux (moment mémorable : regardez bien le visage décomposé de P. Labro quand Laure Adler le traite de vieillard) ; avec notamment ces répliques dignes d’une pièce de théâtre de Molière (sans les rimes) qui n’a pas été égalé pour se foutre de la gueule du genre humain et de son nombril : 

– Philippe Labro, vous n’êtes pas mal physiquement…
– Vous non plus ma chère.
– Mais Clint Eastwood il est pas mal non plus…
– Même très bien, oui.
– …

Alors bon, me demanderez-vous : «  Vous l’avez lu ce livre ? », et je vous répondrais : « Bien sûr, mais je me suis arrêté à la première page » Certains vont encore me reprocher : « Mais comment pouvez-vous critiquer ce livre sans le lire ? » ; alors je leur réponds (au présent maintenant pour pas s’emmêler les pinceaux entre futur et conditionnel) qu’il suffit de lire la première page du livre de P. Labro pour affirmer que ce qu’il cherche à nous dire dans son livre, dans ce traité de sagesse (je vous interdis de rire), à savoir qu’en vieillissant il est devenu plus sage et moins orgueilleux, et qu’il faut pour « réussir sa vie » détruire « toutes parts de comédie… » et rester humble, surtout à quelques encablures du grand voyage (rappelons que P. Labro a 84 ans mais qu’il sort beaucoup moins vite son révolver que Clint Eastwood qui en 90) ; eh bien moi je dis que P. Labro a raison mais qu’il n’arrivera pas à me faire croire qu’il a réussi à se rapprocher de la sagesse parce que la preuve je la détiens, et qu’elle est justement lisible dès la première page.

Dans cette première page, P. Labro nous parle d’une enfant de 6 ans (sûrement la sienne) qui par deux fois vient le voir en lui disant : « Protège-moi » alors qu’ils sont sur une plage. P. Labro nous dit qu’ensuite l’enfant tombe malade, et il se reproche donc de ne pas avoir compris ce que lui demandait cette enfant. Il écrit même qu’il pensait qu’elle « exprimait un besoin de caresses… » et non l’intuition de la maladie. C’est-à-dire que voilà, quand P. Labro était un jeune père de famille, quand sa fille lui répétait « protège-moi » il pensait « caresse-moi »… Comment voulez-vous après avoir lu ça que je m’inflige le supplice de lire ce traité de philosophie du parolier de Johnny Hallyday ? Un traité qui est à la sagesse ce que les pâquerettes sont à l’art floral.

Mais parce que c’est Noël et qu’on m’a demandé d’être charitable, je vais dire que P. Labro a eu la chance, ou le mérite, de vivre une vie rêvée (pour rester dans la sphère publique), qu’il a été payé pour voyager, rencontrer des personnalités rares, et que maintenant il devrait arrêter de chercher à donner des leçons ou à nous parler de son nombril. Qu’il aurait dû faire comme un vrai écrivain qu’il admirait, Roman Gary en l’occurrence, qui plutôt que d’écrire un traité de sagesse a préféré résumer sa vie en une phrase : « Je me suis bien amusé » 

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