Le maître du suce pinces

En hiver, on a des chances d’attraper un gros rhume. Pierre Lemaître, lui, il a attrapé le Goncourt. Cet événement lui est tombé dessus en novembre 2013, pour un roman intitulé Au revoir là-haut, et adapté au cinéma par le tragédien Albert Dupontel qui en a fait un film copie conforme, visuellement, d’Un long dimanche de fiançailles (2004) de Jean-Pierre Jeunet qui a au moins ce mérite d’avoir inventé un style. On ne va pas ici monopoliser l’artillerie lourde pour parler de la première page du livre qui a obtenu le prix Goncourt, qui est à la littérature ce que Jean-Pierre Pernaut est au journal de 13 heures, c’est-à-dire une institution, mais pilonner allègrement le roman Trois jours une vie.

Connu pour ses polars, avant d’être récompensé pour ses talents littéraires, Pierre Lemaître renoue ici avec ce qui n’a fait ni sa gloire ni sa fortune à savoir le roman policier. En général, avec ce genre de bouquin, le style a peu d’importance, le lecteur en veut pour son argent au niveau du suspense, mais on aurait pu penser que les livres qui seraient proposés après son prix Goncourt allaient suivre une pente ascendante en ce qui concerne la qualité littéraire, il n’en est rien. Pierre Lemaître confirme qu’il est plus fort à l’oral qu’à l’écrit, il vous suffira de l’écouter parler de lui ou de ses livres pour en être convaincu.

Attaquons-nous à la première page de Trois jours une vie, mais avant cela, et pour vous faire économiser de l’argent et de l’ennui, voici le résumé de l’histoire : un gamin tue un autre gamin à cause d’un chien, mais il perd sa montre « trop géniale » dans la fosse où il a jeté le corps, alors quand bien des années plus tard on parle de faire des travaux au même endroit il a peur qu’on trouve sa montre fluo « trop hyper cool » mais heureusement le voisin qu’il aime pas, et qui fait tellement peur à tout le monde qu’il va être soupçonné, a récupéré la montre, à l’époque (vous me suivez ?), et il la rendra au gamin qui n’est plus un gamin, et donc voilà, l’ancien gamin n’ira pas en prison mais ça reste un sale type. J’imagine la réaction d’Alfred Hitchcock si on lui avait proposé un synopsis pareil, il aurait répondu : « I’m not sœur Thérésa » ou un truc dans le genre. Je me permets cette fine allusion au maître du suspense sur grand écran car Pierre Lemaître fait une apparition dans le film tiré de son livre mais pas aussi modestement que Sir Alfred ; lui, il reste longtemps à l’écran, tellement longtemps que je crois qu’il joue un rôle, enfin je pense puisqu’il parle comme quand il parle à la télévision.

Alors venons-en aux preuves de destructions massives de la littérature et commençons tout de suite avec cette phrase qui est la première du roman : « à la fin de décembre 1999 une surprenante série d’événements tragiques s’abattit sur Beauval » Vous avez là tous les indices de la nullité à venir, c’est-à-dire quand un auteur utilise dans la même phrase les mots surprenant, événement et tragique ; le fait de sur-vendre ainsi ce qu’il va nous raconter est de très mauvaise augure pour la suite. Le pompon, c’est que ces trucs vachement surprenants et hyper tragiques s’abattent sur quelque chose ; parce que c’est bien connu, les événements s’abattent. Le Larousse indique qu’un événement « se produit, arrive ou apparaît » mais pour Pierre Lemaître non, ils s’abattent. Alors, comme on est en guerre mais qu’on reste charitable, on a essayé de comprendre et on a compris. Pierre Lemaître a situé l’histoire de son livre au moment de la tempête de 1999 qui a éradiqué de la surface du territoire un nombre important d’arbres. Il y aurait donc une logique, selon laquelle les événements s’abattent comme des arbres. Voilà, voilà.

L’autre phrase choisie dans cette première page est la suivante : « Pour Antoine, qui fut au centre de ce drame… » Elle est intéressante car elle nous permet d’apprendre quelque chose de fondamental. Je vous conseille d’ailleurs de la retenir si vous voulez faire l’intéressant lors d’un prochain repas. Parce que si on en est encore à se demander si l’univers a un centre, et que l’on a définitivement abandonné l’idée que la terre ou le soleil pourrait être ce centre, Pierre Lemaître, lui, il a des convictions dignes d’un chercheur de la NASA. Il nous écrit par exemple que les drames ont un centre. Ce qui nous permet d’imaginer Dupontel donnant ses directives à l’acteur qui va jouer le rôle d’Antoine :

– Bonjour, je viens pour jouer dans le drame…

– Très bien, tu te mettras au centre.

Nous passerons assez rapidement sur la phrase : « Ce bâtard blanc maigre comme un clou » qui permet juste de vous démontrer que l’on peut avoir eu le prix Goncourt et écrire comme on parle pour nous intéresser au moment, toujours dès la première page, où la maman du petit héros « réprouve » quand son fils perd son temps à jouer à des jeux vidéos et finit par le lui interdire. Pierre Lemaître écrit, pour relater la réaction de l’enfant : « Antoine s’insurgea contre cette décision » à ce moment de l’histoire, Antoine a 12 ans, et même si l’auteur nous précise qu’il a découvert la masturbation un an plus tôt, on imagine mal un enfant, en plus de se masturber, avoir le temps de s’insurger. Il pourrait en vouloir à sa mère ou simplement s’opposer à elle, la supplier, mais non, il s’insurge. Voici d’ailleurs la définition qu’en donne le Larousse (pas du verbe masturber, de l’autre) : Manifester son hostilité, son profond désaccord à l’égard de quelqu’un, de quelque chose ; se dresser contre. Ex : s’insurger contre l’injustice, contre un dictateur. Tout est dit, la maman du garnement est un dictateur. Ce n’est pas un polar qu’on va lire, mais un pamphlet politique, un livre scientifique et un scénario pour la télévision française (qui vient de comprendre un peu tard qu’il vaut mieux copier NETFLIX que l’ORTF).

On va arrêter là notre pilonnage de cette première page de ce roman, c’est presque à chaque ligne qu’on pourrait faire un massacre, mais la vie nous propose tant d’autres plaisirs que notre temps est précieux…

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